Les secrets du cerveau créatif

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Une neuroscientifique de renom, ayant passé des années à étudier la créativité partage ici ses recherches sur l’origine du « génie créatif ».

 

Les surdoués et la créativité

 

   En tant que psychiatre et neuroscientifique travaillant sur la créativité, j’ai eu  au fil du temps l’occasion de travailler avec beaucoup de personnes surdouées et hautes en couleur, mais Kurt Vonnegut, ce cher, drôle, excentrique, adorable, tourmenté Kurt Vonnegut, demeurera toujours l’un de mes préférés. Kurt était membre de la faculté au Iowa Writer’s Workshop dans les années 60, et participa à la première grande étude que j’ai menée en tant que membre de la faculté de psychiatrie de l’université. J’examinais alors le lien entre créativité et maladie mentale, et Kurt était un excellent cas d’étude. Il était dépressif par intermittence, mais ce n’était que le début. Sa mère souffrait de dépression et s’était suicidée le jour de la fête des mères, alors que Kurt, 21 ans, était en permission pendant la Seconde Guerre mondiale. Son fils, Mark, officiellement diagnostiqué schizophrène souffrait possiblement d’un trouble bipolaire. Mark, aujourd’hui physicien, raconte ses aventures dans deux livres, "The Eden Express" et "Just Like Someone Without Mental Illness Only More So", dans lesquels il révèle que plusieurs membres de sa famille ont eu affaire à des problèmes psychiatriques : «Ma mère, mes cousins et mes sœurs n’allaient pas très bien », écrit-i : « Nous avions des troubles du comportement alimentaire, des dépendances affectives, des litiges d’impayés, des problèmes de drogue et d’alcool, des  problèmes au niveau relationnel et au travail, et d’autres soucis encore. ».

La maladie mentale étant clairement présente dans la famille Vonnegut, j’ai remarqué
qu’il en allait de même au niveau de la créativité. Le père de Kurt était un architecte hors pair, et son cadet Bernard, lui, un talentueux physicien-chimiste et inventeur, mandataire de 28 brevets. Mark est écrivain, et les deux filles de Kurt sont artistes visuels. Le travail de Kurt, bien sûr, ne nécessite aucune introduction.

 

Génie créatif associé à la douance et à la folie.

 

   Pour la plupart des sujets étudiés lors de cette première étude, tous écrivains au Iowa Writer’s Workshop,  maladie mentale et  créativité allaient de pair. Ce lien n’est pas surprenant. L’archétype du savant fou remonte à l’Antiquité, avec cette remarque
d’Aristote : « Pourquoi tous les hommes qui se sont illustrés en philosophie, en politique, en poésie, dans les arts, étaient-ils bilieux? ». Cette similitude est un thème récurrent des pièces de Shakespeare, comme lorsque Thésée, dans "Le Songe d’une nuit d’été, dit" : « Le fou, l'amoureux et le poète sont tous faits d'imagination». John Dryden énonce une thèse similaire dans un couplet héroïque :

« Les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent ».

 

Par rapport à de nombreuses lumières créatives de l’Histoire, Vonnegut, mort de causes naturelles, s’en est plutôt bien sorti. Parmi ceux qui ont perdu la bataille contre la maladie mentale en se suicidant, on compte Virginia Woolf, Ernest Hemingway, Vincent Van Gogh, John Berryman, Hart Crane, Mark Rothko, Diane Arbus, Anne Sexton et Arshile Gorky.

 

Intérêt pour la précocité intellectuelle et la créativité

 

     Mon intérêt pour cette similitude me vient de ma double identité de scientifique et universitaire littéraire. Comme Sylvia Plath, auteure que j’admire, j’ai étudié la littérature à Radcliffe avant d’être admise à Oxford avec une bourse Fullbright ; elle étudia la littérature à Smith et poursuivit ensuite ses études à Cambridge, elle aussi avec une bourse Fullbright. Nos chemins se séparèrent par la suite, quand elle rejoignit la tragique liste susnommée. Ma curiosité à propos de nos parcours différents a modelé ma carrière.
J’ai obtenu un doctorat en littérature en 1963 et ai intégré la faculté de l’Iowa University où j’ai enseigné la littérature de la Renaissance. À l’époque, j’étais la première femme à être engagée de manière permanente par la faculté d’Anglais de l’université, et prenais donc garde à toujours publier sous le pseudonyme neutre de N. J. C. Andreasen.

Peu de temps après, les presses de Princeton University acceptèrent de publier un livre que j’avais écrit sur le poète John Donne. Au lieu de me sentir joyeuse, j’étais presque gênée et critique envers moi-même. En quoi ce livre allait-il être utile à quelqu’un ? Et si j’investissais l’effort et l’énergie fournis pour ce livre vers une carrière qui pourrait aider à sauver des vies humaines ? En un mois, je pris la décision de devenir chercheuse scientifique, voire médecin. J’intégrai alors la faculté de médecine de l’University of Iowa, dans une promotion qui ne comptait que cinq autres femmes, et commençai à travailler avec des patients souffrant de schizophrénie et de troubles de l’humeur. J’étais attirée par la psychiatrie, car au cœur de celle-ci se trouve l’organe le plus intéressant et le plus complexe du corps humain : le cerveau

 

Quelle est l'essence de la créativité?

 

    J’ai passé une grande partie de ma carrière à me pencher sur la neuroscience de la maladie mentale, mais ces dernières années, je me suis aussi intéressée à ce qu’on pourrait appeler la science du génie, en essayant de discerner quelle combinaison de variables tend à produire des cerveaux particulièrement créatifs. Quelle est, en somme, l’essence de la créativité ? Au cours de ma vie, je suis toujours revenue à deux questions plus spécifiques : Quelles différences entre nature et environnement peuvent expliquer pourquoi certaines personnes ont des maladies mentales et d’autres non ? Et comment se fait-il que tant de nos esprits créateurs en soient affligés ? De toutes les études menées à cette date, la dernière, pour laquelle j’ai examiné les cerveaux d’illustres scientifiques, mathématiciens, artistes et écrivains d’aujourd’hui, a été la plus susceptible de fournir une réponse à cette dernière question.


Les premières tentatives du lien entre génie et folie étaient assez anecdotiques. Dans son livre daté de 1891, « The Man of Genius », Cesare Lombroso, un physicien italien, offre un résumé expansif de traits associés au génie (ils sont gauchers, célibataires, bègues, précoces et, bien sûr, névrosés ou psychotiques), et les associe à de nombreux créateurs, dont Jean-Jacques Rousseau, Sir Isaac Newton, Arthur Schopenhauer, Jonathan Swift, Charles Darwin, Lord Byron, Charles Baudelaire et Robert Schumann. Lombroso spécule sur divers cas de folie et génie, en passant par l’hérédité, l’urbanisation, le climat et les phases de la Lune. Il propose une association entre génie et dégénérescence, avançant qu’ils sont tous les deux héréditaires.

 

 

 

L'influence génétique de la précocité intellectuelle

 

     Francis Galton, un cousin de Charles Darwin, propose une approche bien plus rigoureuse du sujet. Dans son livre de 1869, Hereditary Genius, Galton fait usage d’une documentation méticuleuse, notamment des arbres généalogiques montrant la présence de plus de vingt éminents musiciens chez les Bach, de trois éminents écrivains chez les Brontë, etc, afin de démontrer que le génie subit une forte influence génétique. Il est aussi le premier à explorer en profondeur les relatives contributions de nature et environnement au développement du génie.

La méthodologie de la recherche s’améliorant au fil du temps, l’idée que le génie puisse être héréditaire trouva des adeptes et prit de l’importance. Pour son “Study of British Genius”, écrit en 1904, le physicien anglais Havelock Ellis fit deux études pour lesquelles il révisa deux fois les 66 volumes du Dictionary of National Biography. Dans sa première étude, il identifia les individus dont les descriptions faisaient trois pages ou plus. Dans la seconde, il élimina ceux qui ne « montraient pas de signe de hautes aptitudes intellectuelles », et ajouta ceux pour qui l’on avait fait des descriptions plus courtes, mais « montraient des signes de hautes aptitudes intellectuelles. ». Sa liste finale était ainsi composée de 1030 individus, dont 55 femmes. Tout comme Lombroso, il examina comment l’hérédité, la santé, la classe sociale et d’autres facteurs pouvaient contribuer à la distinction intellectuelle de ses sujets. Bien que l’approche d’Ellis fut intéressante, son échantillon était limité dans la mesure où les sujets étaient relativement célèbres mais pas nécessairement hautement créatifs. Il montra que 8,2% de son échantillon global de 1030 personnes souffraient de mélancolie et 4,2% de folie. Se basant sur des données historiques apportées par les auteurs du Dictionary of National Biography plutôt qu’à un contact réel avec les individus, ses chiffres sous-estimaient apparemment la prévalence de la maladie mentale dans son étude.

 

Une mesure de la précocité : le QI


       On peut trouver une approche plus empirique dans les travaux du début du XXe siècle de Lewis M. Terman, un psychologue de Stanford dont les plusieurs volumes du Genetic Studies of Genius constituent une des études les plus légendaires de la psychologie américaine. Il utilisa une approche longitudinale (une étude des sujets répétée dans le temps), une nouveauté à l’époque, et son projet devint l’étude longitudinale menée sur le plus long terme jamais vue. Terman lui-même avait été un enfant précoce, et son intérêt pour l’étude du génie lui venait de son expérience personnelle. (Six mois après son entrée à l’école, à l’âge de cinq ans, Terman passa en CE2, ce qui à l’époque était mal perçu ; la croyance voulait que la précocité soit anormale et crée des problèmes une fois atteint l’âge adulte). Terman espérait aussi améliorer la mesure du « génie » et tester la suggestion de Lombroso selon laquelle ce dernier allait de pair avec la dégénérescence.

En 1916, membre du département de psychologie de Stanford, Terman mit en place le premier test de QI américain, se basant sur une version développée par le psychologue français Albert Binet. Ce test, connu sous le nom de Stanford-Binet Intelligence Scale, contribua au développement de l’Army Alpha, un examen utilisé par le corps militaire américain pendant la Première Guerre mondiale pour cerner les recrues, les évaluer à des  fins utilitaristes et déterminer s’ils étaient dignes ou non du statut d’officier. Terman utilisa plus tard le test Stanford-Binet pour sélectionner des étudiant au QI élevé pour son étude longitudinale qui commença en 1921. Son objectif à long terme était de recruter au moins 1000 étudiants, de la troisième à la huitième année, qui représenteraient le 1% le plus intelligent de la population urbaine californienne de ce groupe d’âge. Les sujets devaient avoir un QI supérieur à 135 selon le test Stanford-Binet. La procédure de recrutement était intensive : d’abord élus par leurs professeurs, les étudiants passaient ensuite des tests de groupe, puis étaient  soumis à un test Stanford-Binet individuel. Après plusieurs enrichissements, en ajoutant quelques membres de la famille des sujets,
par exemple, l’échantillon final fut constitué de 856 garçons et 672 filles. Une remarque émergea rapidement : les étudiants les plus jeunes de leur classe étaient susceptibles d’avoir un QI élevé (cela vaut la peine d’avoir cette donnée en tête aujourd’hui, alors que des parents choisissent parfois de retenir leurs enfants à la maison pour leur éviter d’être les plus jeunes de leur classe).

Ces enfants étaient initialement évalués de toutes sortes de manières. Les chercheurs
relevaient les informations développementales de leur plus jeune âge, leurs intérêts de jeux, leur faisaient passer des examens médicaux (dont 37 différentes mesures
anthropométriques), et notaient scrupuleusement combien de livres ils avaient lu au cours des deux mois précédant l’étude, ainsi que le nombre de livres présents chez eux (cette dernière donnée se situant entre zéro et 6000, avec une moyenne de 328). Ces enfants surdoués étaient ensuite réévalués à intervalle régulier tout au long de leur vie. Si un QI très élevé n’était pas ce qui faisait de ces écrivains des créatifs, alors qu’est-ce qui le faisait ?

 

Et si les précoces étaient des modèles d' équilibre ?

 

      « Les Termites », nom donné aux sujets de Terman, ont détruit quelques stéréotypes et introduit de nouveaux paradoxes. Par exemple, ils étaient généralement physiquement supérieurs à un groupe de comparaison : plus grands, en meilleure santé, plus sportifs. La myopie (quelle surprise !) était le seul déficit physique. Ils étaient également plus matures socialement et généralement mieux ajustés, et ces schémas positifs persistaient au passage de l’âge adulte. Ils avaient généralement des mariages heureux et des salaires élevés. Un beau pied-de-nez au concept « early ripe and early rotten » (Ce qui croît prématurément périt rapidement) qui régnait dans la jeunesse de Terman.

Toutefois, malgré ce qu’impliquait le titre Genetic Studies of Genius, les QI élevés des
Termites ne prédirent pas de hauts niveaux créatifs dans leur vie adulte. Seuls quelques uns d’entre eux offrirent des contributions créatives significatives, mais aucun ne démontra des niveaux de créativité extrême comparables à ceux ayant obtenu des grands prix comme le Nobel. (Fait intéressant, William Shockley, un garçon de 12 ans vivant à Palo Alto en 1922, ne fut pas éligible à l’étude de Terman mais reçut plus tard un prix Nobel de physique pour l’invention du transistor). 30% des hommes et 33% des femmes ne finirent même pas leurs études universitaires. Un nombre surprenant de sujets menèrent d’humbles occupations, comme celles de cadres moyens ou bien des positions cléricales. Au fur et à mesure que l’étude évolua, le terme « surdoué » fut remplacé par « génie ». Bien que de nombreuses personnes continuent à faire l’amalgame entre intelligence et génie, l’étude de Terman constata sans équivoque que le fait d’avoir un QI élevé n’était pas lié à une haute créativité. Des études ultérieures faites par d’autres chercheurs ont renforcé la conclusion de Terman, menant à ce qu’on appelle la « threshold theory » (théorie du seuil), qui explique qu’à partir d’un certain degré, l’intelligence n’a plus d’effet sur la créativité : la plupart des personnes créatives sont intellectuellement éveillées, mais pas plus que de mesure. Un QI de 120, indiquant qu’une personne est intelligente sans l’être exceptionnellement, est généralement considéré suffisant pour le génie créatif. Comment peut-on alors, dans le cadre d’une étude, identifier les personnes créatives ?

 

Les approches de la créativité


     Une approche, que l’on appelle parfois l’étude de « little C», consiste à développer les examens quantitatifs de la créativité, tâche forcément controversée, étant donné qu’elle requiert de comprendre ce que la créativité peut réellement être. Le concept de base utilisé dans le développement de ces tests est l’aptitude à la « pensée divergente », ou la capacité de fournir plusieurs réponses à des questions soigneusement sélectionnées, par opposition à la « pensée convergente », ou la capacité de fournir une réponse juste à des problèmes n’ayant qu’une réponse possible. Par exemple, on peut demander aux sujets « Combien d’utilisations pourriez-vous trouver à une brique ? ». Une personne apte à la pensée divergente pourrait y trouver de nombreux usages, comme ceux de construire un mur, enclore un jardin, servir d’arme, de serre-livres… Comme les tests de QI, ces examens peuvent être appliqués à des groupes de personnes. Prenant pour acquis le fait que la créativité est un trait propre à tout humain mais à des niveaux variables, les gens obtenant le plus haut score peuvent ainsi être classifiés comme exceptionnellement créatifs et sélectionnés pour des études subséquentes.

Cette approche, quantitative et relativement objective, a la faiblesse de penser que certaines croyances doivent être acceptées : la pensée divergente serait ainsi l’essence de la créativité, la créativité pourrait être mesurée par des tests, et les individus obtenant des scores élevés seraient des personnes extrêmement créatives. On pourrait contredire cette approche en disant que certaines des avancées les plus créatives de l’humanité ont été le résultat d’une pensée convergente, un procédé qui a mené Newton a découvrir les formules physiques sous jacentes à la gravité, et la découverte d’Einstein que E=mc2.

 

La "duck attitude".


   Une deuxième approche visant à définir la créativité est le duck test : " si ça agit comme un canard, c’est un canard!". Cette approche demande généralement de sélectionner un groupe de gens (des écrivains, des artistes visuels, des musiciens, des inventeurs, des pionniers des affaires, des scientifiques) ayant été reconnus pour n’importe quel type d’accomplissement créatif, généralement par l’attribution de grandes récompenses (le Nobel, le Pulitzer, etc.). Comme cette approche se concentre sur des personnes dont la créativité globalement reconnue les sépare de la population moyenne, elle est parfois qualifiée d’étude de « big C ». Le problème de cette approche est son inhérente subjectivité. Que signifie, par exemple, avoir « créé » quelque chose ? La créativité dans les arts peut-elle être comparée à la créativité dans les sciences ou dans les affaires, ou devrait-on étudier ces différents groupes de manière séparée ? Et d’ailleurs, peut-on considérer la science ou l’innovation commerciale comme créatives tout court ?

Même si je reconnais et respecte l’importance d’étudier « little C », je défends ardemment l’étude de « big C ». J’ai utilisé cette approche pour la première fois de la moitié des années 70 à la moitié des années 80, alors que je menais une des premières études empiriques sur la créativité et la maladie mentale. Peu de temps après avoir rejoint la faculté de psychiatrie du Iowa College of Medicine, je suis tombée sur le recteur du département, un psychiatre intéressé par la biologie, connu pour son franc-parler et son machisme.  « Andreasen, me dit-il, vous êtes peut-être MD/PhD, mais votre PhD ne vaut pas plus que de la m----, et il ne vous aidera pas dans le cadre de votre carrière. ». Fière de mon bagage littéraire, je croyais qu’il faisait de moi une meilleure clinicienne et une meilleure scientifique;  je décidai alors de lui montrer qu'il avait tort en utilisant ce bagage comme point de départ d’une étude scientifique sur le génie et la folie.

 

Le Writer's Workshop


    L’University of Iowa abrite le Writer’s Workshop, le plus ancien et le plus connu des programmes d’écriture créative des États-Unis (l’UNESCO a désigné Iowa City comme l’une des 7 « Villes de la Littérature », aux côtés de Dublin et Edinburgh). Grâce à mon temps passé dans la faculté d’Anglais de l’université, j’ai pu recruter directement des sujets d’étude du Workshop, tant des membres permanents que d’autres plus ponctuels. Pendant 15 ans, j’ai étudié non seulement Kurt Vonnegut mais aussi Richard Yates, John Cheever, et 27 autres écrivains connus.

   En préambule de l’étude, j’ai fait l’état de la cohorte des gens célèbres ayant eu affaire, personnellement ou dans leur famille, à la maladie mentale. James Joyce, par exemple, avait une fille souffrant de schizophrénie, et possédait lui-même des traits le plaçant sur le spectre de la schizophrénie. (Il était socialement décalé, voire cruel avec ses proches, et avec le temps son écriture l'éloigna de son public et de la réalité, du fait de ses néologismes quasi-psychotiques et les associations divergentes de Finnegans Wake.). Bertrand Russell, philosophe dont j’admirais les travaux, avait dans sa famille de nombreux cas de schizophrénie. Einstein, qui faisait aussi preuve d’une certaine inaptitude sociale et relationnelle caractérisant la maladie, avait un fils schizophrène. Me basant sur ces éléments, je suis partie du postulat que mes sujets pouvaient avoir un fort taux de schizophrénie au sein de leur famille tout en restant eux mêmes relativement sains. J’ai aussi émis l’hypothèse que la créativité pouvait se transmettre entre membres d’une famille, les tendances à la psychose et aux idées originales et créatives étant étroitement liées.

J’ai commencé par mettre en place une entrevue standard pour mes sujets, qui couvrait des aspects de l’histoire développementale, sociale, familiale et psychiatrique, des habitudes de travail et de l’approche à l’écriture. Me basant sur des études sur la créativité menées par le psychiatre épidémiologique Thomas McNeil, j’ai évalué la créativité des membres d’une famille en donnant un A++ à ceux qui avaient eu une carrière créative reconnue, et un A+ à ceux qui éprouvaient de l'intérêt pour la création ou avaient des hobbies en lien avec celle-ci.

 

Un QI élevé n'est pas synonyme de créativité


     Mon défi final était de sélectionner un groupe de contrôle. Ayant d’abord pensé choisir un groupe homogène dont le travail n’était pas considéré comme créatif, tels des avocats, j’ai jugé qu’il valait mieux examiner un groupe plus varié de gens de professions différentes, comme des administrateurs, des comptables et des travailleurs sociaux. J’ai attribué des membres du groupe de contrôle aux membres du groupe d’écrivains, en les associant par âge et par niveau d’éducation. Avec cet assemblage par niveau d’éducation, j’espérais atteindre une association par QI, qui s’est avérée juste ; le groupe de test et le groupe de contrôle avaient tous les deux un QI moyen de 120. Ces résultats confirmaient d’ailleurs les découvertes de Terman, suivant lesquelles le génie créatif n’était pas dépendant d’un QI élevé. Si un QI élevé n’était pas ce qui faisait des ces écrivains des créatifs, alors quelle est l'origine de la créativité ?

 

Dépression, trouble de l'humeur et créativité


   En interviewant mes sujets, je me suis vite rendu compte que je ne confirmerai pas mon hypothèse sur le lien existant entre  schizophrénie et créativité. Si j’avais prêté plus d’attention à Sylvia Plath et Robert Lowell, souffrant tous deux de ce qu’on qualifierait aujourd’hui de troubles de l’humeur, et moins à James Joyce et Bertrand Russell, j’aurais pu prévoir cela. Les uns après les autres, mes sujets écrivains venaient dans mon bureau et passaient trois ou quatre heures à exposer leur combat contre les troubles de l’humeur, principalement la dépression mais parfois aussi le trouble bipolaire. 80% d’entre eux avaient ressenti des perturbations au niveau de leur humeur à un moment de leur vie.  Les Vonnegut se trouvèrent être assez représentatifs des familles d’écrivains, chez qui les troubles de l’humeur et la créativité était surreprésentés (chez les Vonnegut, certains des membres de la famille créatifs étaient des écrivains, mais d’autres étaient danseurs, artistes visuels, chimistes, architectes ou mathématiciens). Cela correspond bien à ce que d’autres études ont mis en lumière. Quand la psychologue Kay Redfield Jamison se pencha sur 47 écrivains et artistes célèbres de Grande-Bretagne, elle découvrit que plus de 38% d’entre eux étaient allés consulter pour troubles de l’humeur, les plus hauts scores revenant aux dramaturges, et les secondes places aux poètes.
Quand Joseph Schildkraut, un psychiatre de la Harvard Medical School, étudia un groupe de 15 peintres expressionnistes du milieu du XXe siècle, il découvrit que la moitié d’entre eux avait certaines formes de maladie mentale, la plupart du temps des dépressions ou des troubles bipolaires ; près de la moitié de ces artistes ne vécurent pas après 60 ans...

Mon étude du WORKSHOP répondant à certaines questions, elle en soulevait toutefois d’autres. Pourquoi la créativité circule-elle dans les familles ? Qu’est-ce qui est transmis ? Qu’est-ce qui est dû à la nature ou à l’environnement ? Les écrivains sont-ils particulièrement enclins aux troubles de l’humeur du fait que l’écriture soit une activité solitaire et introspective ? Que découvrirais-je si j’étudiais un groupe de scientifiques à la place ?

 

L'imagerie médicale pour mieux cerner le génie humain


   Ces questions se bousculèrent dans mon esprit des semaines, des mois, puis des années après l’étude. Pendant que je concentrais mes recherches sur l’aspect neurobiologique de certaines maladies mentales, dont la schizophrénie et les troubles de l’humeur, l’étude de la nature de la créativité, si important soit ce sujet, semblait moins urgente que la recherche de moyens destinés à soulager la souffrance des patients atteints de ces affreuses et potentiellement mortelles maladies cérébrales. Au cours des années 80, de nouvelles techniques de neuro-imagerie offrirent aux chercheurs la possibilité d’étudier directement le cerveau du patient, une approche que je commençai à utiliser afin de savoir comment et pourquoi la structure et l’activité fonctionnelle du cerveau est disjointe chez certaines personnes atteintes de maladies mentales graves.

Plus j’utilisais les techniques de neuro-imagerie, plus je me demandais ce qu’on trouverait si on les utilisait pour observer ce qui se passait dans la tête de personnes extrêmement créatives. Verrions-nous un petit génie qui n’existe pas dans la tête des autres ? Les outils de neuro-imagerie actuels nous montrent une structure cérébrale aussi précise que celle que l’on verrait lors d’un examen post-mortem ; cela permet aux chercheurs d’étudier toutes sortes de connexions entre mesures cérébrales et traits de caractères personnels. Par exemple, on sait que les chauffeurs de taxi londoniens qui doivent mémoriser le plan de la ville pour obtenir leur permis Hackney’s, ont un hippocampe (région-clé de la mémoire) de taille supérieure à la moyenne, comme le démontrent des études d’imagerie à résonance magnétique (IRM). (Ils le savent, d’ailleurs : lors d’un récent voyage à Londres, plusieurs chauffeurs de taxis me l’ont fièrement rappelé). Les études d’imagerie menées sur des musiciens d’orchestres symphoniques ont révélé une aire de Broca (partie du cerveau, dans l’hémisphère gauche, associée au langage) inhabituellement large, ainsi que d’autres irrégularités. En utilisant une autre technique, l’imagerie par résonnance magnétique fonctionnelle (IRMF), on peut observer le comportement du cerveau quand il est engagé dans une réflexion.

 

Eurêka, une seconde de grâce  préparée par des années de labeur.


    Organiser des études de neuro-imagerie, en revanche, peut être excessivement compliqué. Identifier des procédés mentaux humains est aussi délicat que d’attraper du vif-argent. Le cerveau a autant de neurones qu’il y a d’étoiles dans la voie lactée, tous connectés aux autres par des milliards de dendrites, qui contiennent les synapses qui changent continuellement selon ce que les neurones ont appris récemment. Visualiser l’activité cérébrale en utilisant la technologie de neuro-imagerie mène inévitablement à de très grandes simplifications, ainsi qu’on le constate parfois dans des articles de journaux  prétendant avoir trouvé l’emplacement exact des sentiments (l’amour, la culpabilité, la prise de décision) dans une seule région du cerveau.  Que cherchons-nous réellement lorsque nous traquons les traces de la créativité dans le cerveau? La majorité des gens entend la créativité comme l’aptitude à produire quelque chose de nouveau et le créateur comme quelqu'un de particulièrement inspiré. Cette vision des choses est attirante  et l'exemple typique reste Newton qui développa le concept de la gravité aux alentours de 1666, lorsqu’une pomme tomba sur sa tête tandis qu’il méditait sous un arbre... En vérité,  depuis 1666, Newton avait déjà passé beaucoup de temps à s’auto-éduquer sur les mathématiques de son époque (la géométrie euclidienne, l’algèbre, les repères cartésiens). Il inventa le calcul différentiel afin de mesurer les mouvements planétaires et l’aire d’une courbe. Il continua de travailler sur sa théorie de la gravité les années suivantes, complétant son effort jusqu’en 1687, lorsqu’il publia "Philosophioe Naturalis Principia Mathematica". En d’autres termes, la formulation newtonienne du concept de la gravité prit plus de 20 ans à s’élaborer et comporta de nombreux éléments : préparation, incubation, inspiration, la production venant achever le processus créatif. L' Eureka revient donc à une seconde d'inspiration préparée par 20 années de transpiration! Plusieurs formes de créativité, allant de l’écriture d’un roman à la découverte de la structure de l’ADN ont généralement recours à ce genre de procédés itératifs et prolongés.

Avec l’imagerie par résonance magnétique, on peut mieux capter les activités cérébrales durant ces brefs moments pendant lesquels les sujets pratiquent des activités. Par exemple, l’observation du cerveau en activité pendant que les sujets d’étude regardent des photographies de leurs proches peut aider à savoir quelles zones du cerveau sont utilisées lorsqu’ils reconnaissent des visages familiers. La créativité en outre, ne peut être segmentée en un seul processus cognitif, ni être captée en image; les gens ne peuvent pas non plus produire des idées ou pensées créatives sur demande. J’ai passé beaucoup d’années à me demander comment concevoir une étude d’imagerie qui permettrait d’identifier les traits uniques du cerveau créatif.

 

L'IRM pour analyser le cerveau en "direct live".


   La plupart des fonctions importantes du cerveau proviennent des six couches de cellules nerveuses et des dendrites présentes dans cette énorme surface nommée le cortex cérébral, comprimée en une taille si petite que nous pouvons la porter sur nos épaules sous forme d’un processus appelé gyrification (littéralement, produisant plusieurs plis). Certaines régions du cerveau sont extrêmement spécifiques, recevant des informations sensibles depuis nos yeux, oreilles, peau, bouche, et nez, ou contrôlant nos mouvements. Nous appelons ces régions les cortex primaires visuel, auditif, sensoriel et moteur. Elles reçoivent des informations sur le monde qui nous entoure et exécutent des actions. Or, nous serions impuissants et déshumanisés si nos cerveaux n’étaient fait que des ces régions-là.

 

Topographie du cerveau


   En fait, les régions du cerveau humain les plus développées sont connues sous le nom de cortex associatif. Ces régions nous aident à interpréter et utiliser les informations spéciales perçues par les régions primaires visuelles, auditives, sensorielles et motrices. Par exemple, lorsque vous lisez ces mots sur une page ou un écran, ces régions enregistrent des lignes noires sur un fond blanc dans le cortex visuel primaire. Si les procédés s’arrêtaient à ce point, vous n’arriveriez pas à lire du tout. Afin de lire, votre cerveau, grâce à des procédés fondamentalement complexes que les scientifiques tentent encore de comprendre, a besoin d’envoyer ces informations aux régions du cortex associatif comme le gyrus angulaire, afin d’y attacher un sens, puis aux régions du langage dans les lobes temporaux, afin non seulement de lier les mots entre eux mais aussi aux souvenirs associés afin d’y donner un sens encore plus riche. Ces souvenirs associés et les sens attribués constituent un lexique verbal, qui peut être accessible pour la lecture, la parole, l’audition et l’écriture. Chaque personne possède un lexique différent, même si les mots sont identiques, car chaque individu y attribue des associations et des sens personnels. Une différence entre un grand écrivain comme Shakespeare et, par exemple, un courtier financier lambda réside dans la taille et l’ampleur des lexiques verbaux de son cortex temporal associatif, ainsi que la complexité de connectivité entre le cortex et d’autres régions associatives dans le lobe pariétal et frontal.

 

Mémoire épisodique et sémantique


     Une étude de neuro-imagerie que j’ai menée en 1995 en utilisant la tomographie par émission de positons (TEP) pour faire ces scans s’avéra particulièrement utile dans l’avancée de mes propres conclusions sur les associations dans le cortex et leur rôle dans le processus créatif. Cette étude TEP avait été conçue afin d’examiner les différents systèmes cérébraux entrant en jeu dans la mémoire, que le grand psychologue canadien Endel Tulving identifia. Un système, la mémoire épisodique, est autobiographique, et consiste en l’information liée aux expériences personnelles d’un individu. Elle est appelée « épisodique » car elle consiste en un séquençage des informations à caractère temporel, comme les évènements marquants survenus le jour d’un mariage. Mon équipe et moi avions ensuite comparé ce système à un autre, celui de la mémoire sémantique, qui recueille des informations générales qui ne sont ni personnelles ni orientées dans le temps. Dans cette étude, nous avions divisé la mémoire en deux sous-catégories. Nous nous sommes concentrés sur la mémoire épisodique en demandant aux sujets de se souvenir d’un évènement précis leur étant arrivé dans le passé et de le décrire avec les yeux fermés. Lorsque nous examinions une condition que nous avons nommée mémoire épisodique avec pensée silencieuse (random episodic silent thought, ou REST (en anglais), nous demandions à nos sujets de se reposer tranquillement les yeux fermés, de se relaxer, et de penser à n’importe quelle idée leur venant à l’esprit. En réalité, ils s’engageaient alors dans des associations libres et laissaient divaguer leur cerveau. L’acronyme REST était au intentionnellement ironique, nous pensions que les régions associatives du cerveau seraient en fait vivement actives durant cet état.

Cette supposition était basée sur ce que nous avions appris des associations libres étudiées par l’approche psychanalytique. Dans les mains de Freud et d’autres psychanalystes, l’association libre – qui consiste à dire exactement ce qui nous passe par l’esprit sans censure – devint une fenêtre ouverte sur l’étude des procédés inconscients. D’après mes entretiens avec les sujets créatifs de mon étude, ainsi que des conversations avec certains artistes, j’ai su que les procédés inconscients étaient une composante importante dans le cadre de la créativité. Par exemple, Neil Simon me dit un jour « Je n’écris pas de manière consciente – c’est comme si ma muse était assise sur mon épaule », ou « Je rentre dans un état distant de la réalité ». Les exemples historiques relatent les mêmes faits. Samuel Taylor Coleridge décrivit une fois comment il avait composé un poème de 300 lignes sur Kubilaï Khan après consommation d’opium, dans un état semi rêveur, et avait commencé à écrire une fois réveillé; il raconta avoir perdu la majeure partie de l’histoire en étant interrompu, le poème finalement publié n’étant qu’un fragment de ce qui lui était parvenu dans son état semi conscient.

 

Le repos favorise la créativité


   Me basant sur tout cela, j’en ai déduit que l’observation des  parties du cerveau les plus actives lors des associations libres nous donnerait des indices sur les activités neuronales.  Il me fallait comparer les cerveaux de personnalités hautement créatives avec ceux de l’étude de contrôle lorsqu’ils étaient engagés dans des tâches qui activaient les zones associatives.

   J’avais passé des années à me demander ce qui pouvait rendre spécial ou unique le cerveau des écrivains du Workshop que j’avais étudiés. Dans ma propre version d’un
« moment eurêka », la solution m’apparut enfin : les gens créatifs étaient meilleurs pour établir des relations, faire des associations et des connexions, et voir les choses de manière originale, voir ce que les autres ne peuvent pas voir. Afin de tester cette
hypothèse, il me fallait étudier les régions du cerveau qui s’activaient lorsque les sujets laissaient aller leurs pensées. Il me fallait cibler le cortex associatif. En association avec le REST, je pouvais observer des gens compléter des exercices simples dans le scanner IRM, comme des associations de mots, ce qui allait me permettre de comparer les gens hautement créatifs – ceux qui ont « une muse dans le cerveau » – avec les membres d’un groupe de contrôle dans la même tranche d’âge, d’éducation et de sexe, personnes ayant une créativité « ordinaire » et n’ayant pas obtenu le même niveau de reconnaissance que les personnes extrêmement créatives. J’étais fin prête à créer « Creativity Study II ».

 

Dialogue avec le processus créatif


    Cette fois-ci, je voulais examiner un échantillon plus varié de créativité, sous l’angle des sciences comme des arts. Mes motivations étaient partiellement égoïstes : je souhaitais obtenir une chance de dialoguer sur le processus créatif avec des individus qui réfléchissent et travaillent différemment, et croyais être en mesure d’en apprendre beaucoup en n’écoutant que quelques personnes venant de secteurs scientifiques ou artistique. Après tout, chacun de ces témoignages serait un joyau inestimable – une étude fascinante en soi. Maintenant que j’en suis à la moitié de l’étude, je peux dire que c’est exactement ce qui s’est produit. Mes « joyaux» incluaient entre autres le cinéaste George Lucas, le mathématicien et lauréat Fields William Thurston, l’écrivain Jane Smiley, récompensée d’un Prix Pultizer, et six autres prix Nobel dans des secteurs comme la chimie, la physique, la physiologie ou la médecine. La majorité des récompensés étant généralement plus âgée, et comme je voulais travailler avec des individus plus jeunes, j’ai également recruté des lauréats du National Institutes of Health Pioneer Award et d’autres prix du domaine des arts.   En étudiant les caractéristiques fonctionnelles et structurelles des cerveaux des sujets, ajoutées aux histoires personnelles et familiales, nous en apprenons énormément sur la manière dont fonctionne la créativité dans le cerveau, ainsi que les liens personnels et familiaux éventuels de ces scientifiques et artistes avec la maladie mentale, à l’instar de mes sujets d’étude de l’Iowa Writers’ Workshop.

 

Les rencontres des surdoués à Iowa City

 

      Pour participer à cette étude, chaque sujet passe trois jours à Iowa City, puisqu’il est important de faire cette recherche en utilisant le même scanner IRM. Les sujets et moi même apprenons à nous connaître chez moi, autour d’un dîner convivial, à la campagne. Il n’est pas inutile de passer du temps ensemble et d’apprendre à nous connaître sur le plan  humain avant d’entamer le jour et demi d’examens du cerveau et de conversations compliquées qui suit.

    On commence l’étude avec un scan IRM, pendant lequel les sujets doivent répondre à trois exercices différents, en plus du REST : associations de mots, d’images et reconnaissance de similitudes. Chaque exercice expérimental alterne avec un exercice de contrôle ; pendant les associations de mots, par exemple, on montre aux sujets des mots sur un écran et on leur demande de penser au premier mot qui leur vient en tête
(l’exercice expérimental) ou de répéter silencieusement les mots qu’ils voient (l’exercice de contrôle). Le fait de parler pouvant influencer l’examen, on demande alors au sujet d’indiquer silencieusement qu’ils ont complété un exercice en appuyant sur une touche du clavier.

Jouer avec des mots à l’intérieur d’un tuyau vide, grinçant et résonnant, semble bien loin des procédés divergents et spontanés que l’on tend à associer à la créativité. C’est pourtant ce qu’il y a de plus proche de ce processus, mis à part le REST. On ne peut pas forcer la créativité à faire son apparition – toute personne créative peut en attester, mais l’essence de la créativité est d’établir des connections et de résoudre des puzzles. La mise en place de ces tests IRM nous permet de visualiser ce qui se passe dans le cerveau créatif lorsqu’il fait ce genre de choses.

 

Un cortex associatif plus dense chez les créateurs


      Comme je l’avais pressenti, les gens créatifs ont montré de plus fortes activations du cortex associatif durant les tâches de contrôle. Cette similitude est restée vraie pour les scientifiques comme les artistes, suggérant que des procédés cognitifs similaires entraient en ligne de compte dans le spectre large de la créativité. N’en déplaise aux stéréotypes communs du « cerveau droit » comme opposé au « cerveau gauche », ce parallèle a du sens. De nombreuses personnes créatives sont polyvalentes (ont des grands intérêts dans de nombreux secteurs) – un point commun entre les membres de mon étude.

 Après les scans, je m’installe avec mes sujets pour un entretien en profondeur. Se préparer à ces dialogues peut être drôle (regarder tous les films de George Lucas par exemple ou lire les œuvres complètes de Jane Smiley), mais aussi très exigeant (cf les rapports mathématiques de William Thurston). Je commence par poser des questions sur leurs antécédents personnels, l’endroit où ils ont grandi, les écoles fréquentées,  les activités qu’ils aiment. Je les questionne sur leurs parents (leur éducation, leurs métiers, leur approche parentale) ainsi que sur le fonctionnement général de leur famille. J’en apprends sur les frères et sœurs, les enfants, afin de percevoir si une autre personne dans la famille du sujet est créative – et comment elle est éduquée sur ce plan. Nous parlons des différents obstacles que ces gens ont traversés en grandissant, des intérêts ou des hobbies (particulièrement ceux en lien avec leurs activités créatives une fois adultes), les problèmes relationnels, la vie à l’université et les diplômes, les mariages, le fait d’avoir des enfants. Je leur demande de me décrire une journée de travail typique et leur opinion sur la façon dont ils ont atteint ce seuil de créativité (j’ai appris que l’individu créatif travaille beaucoup plus dur que l’individu lambda, justement, car il est passionné par son travail).

 

Le rôle des traumatismes dans le processus créatif.

 

   Le recensement des maladies mentales présentes dans la famille des sujets ainsi que dans leur propre vie est une des parties les plus éprouvantes de ces entretiens. On m’a raconté des souvenirs comme le suicide d’une mère ou de violentes disputes entre des parents alcooliques, ainsi que la douleur et les séquelles que ces conflits ont pu laisser (deux des treize individus de mon étude ont  perdu un parent suite à un suicide – une statistique beaucoup plus importante que celle de la population générale américaine). Parler de la maladie mentale avec les sujets qui l’ont eux-mêmes vécue me permet de comprendre comment cela a affecté leur travail et leur façon de faire des compromis par rapport à celle-ci.

 

Schizophrénie et créativité

 


  Cette étude, qui a pour l’instant examiné 13 génies créatifs et 13 sujets de contrôle  a montré un lien entre maladie mentale et créativité similaire à ce que j’avais mis au jour avec l’étude du Writers’ Workshop. Les sujets créatifs et leurs familles présentent  un pourcentage plus élevé de maladie mentale que les sujets de contrôle et leurs familles (mais à un degré plus faible que celui de la première recherche), tant chez les artistes que chez les scientifiques. Les diagnostics les plus courants incluent le trouble bipolaire, la dépression, l’anxiété, les épisodes de panique et l’alcoolisme. J’ai notamment trouvé des preuves justifiant l’hypothèse que les individus exceptionnellement créatifs sont plus enclins que les sujets de contrôle à avoir des liens familiaux avec des gens atteints de schizophrénie. De manière intéressante, lorsque le médecin et chercheur Jon L. Karlsson examina les familles des gens recensés dans la version islandaise du Who’s Who des années 40 et 60, il découvrit un degré anormalement élevé de schizophrénie. Leonard Heston, un ancien collègue psychiatre à Iowa University, a mené une étude importante sur les enfants de mères schizophrènes élevés en orphelinat ou dans des familles d’accueil et a découvert que plus de 10% de ces enfants développaient ensuite de la schizophrénie, contre 0% du groupe de contrôle. Ceci soulève l’idée d’une composante génétique dans le cas de la schizophrénie. Heston et moi avons examiné le fait de savoir si certaines personnalités créatives devaient leurs dons à une variation subclinique de la schizophrénie qui permettrait de promouvoir les pensées associatives de manière importante sans les rendre mentalement inaptes.

 

La créativité favorisée par le milieu et l'hérédité



  Comme lors de ma première étude, j’ai également découvert que la créativité circulait dans les familles en prenant des formes différentes. Dans cette sphère, l’environnement joue évidemment un rôle important. La moitié des sujets vient de milieux compétitifs, avec au moins l’un des parents possédant un doctorat. La majorité a grandi dans un environnement où l’apprentissage et l’éducation ont un rôle prédominant. Voici comment l’un d’entre eux décrit son enfance : « Pendant nos soirées en famille, tout le monde était assis et travaillait. Nous étions tous dans la même pièce et [ma mère] travaillait sur ses devoirs, préparait ses cours, alors mon père s’affairait avait un énorme tas de feuilles et de journaux. C’était avant les ordinateurs, tout était sur papier. Moi, je faisais mes devoirs, et mes sœurs lisaient. Nous passions ainsi tous les soirs quelques heures ensemble, pendant 10 à 15 ans, c’était comme ça. Simplement travailler ensemble. Pas de télévision. »

Alors pourquoi ces individus hautement créatifs rencontrent-ils des problèmes de santé mentale de manière statistiquement plus élevée que la moyenne ? Étant donné que  les membres de leurs familles (en tant que groupe) présentent de plus fort taux de symptômes que ceux présents dans les moyennes de population ou les groupe de contrôle, nous suspections le fait que la nature jouait un rôle important – et que Francis Galton et d’autres avaient eu raison à propos du rôle de l’hérédité et des prédispositions des gens à être créatifs et atteint de maladie mentale. Nous ne pouvons que spéculer sur ce que ces facteurs peuvent être, mais quelques indices figurent dans la façon dont ces gens décrivent leur personne et leur style de vie.

 

Les créatifs ont l'esprit aventureux

 


 Un trait de personnalité partagé par nombre de mes sujets créatifs constitue un autre facteur. Ces gens sont aventureux et curieux. Ils prennent des risques. Particulièrement dans le domaine des sciences, les meilleurs travaux se passant souvent hors des sentiers battus (une devise courante parmi les chercheurs : "When you work at the cutting edge, you are likely to bleed." (Quand tu travailles sur le fil du rasoir, tu es susceptible de te couper ). Ils doivent faire face au doute et au rejet, mais doivent persister malgré cela, car ils croient fermement en ce qu’ils font. Ceci peut provoquer des douleurs psychologiques se manifestant par de la dépression ou de l’anxiété, ou une compensation avec des « anti-douleurs » comme l’alcool.

 J’ai été étonnée de voir à quel point nombre de ces gens ressentent leurs idées créatives comme évidentes. Puisqu’elles semblent être tout sauf « évidentes » pour les autres, les individus créatifs rencontrent doute et dénigrement lorsqu’ils tentent de partager leurs idées. Comme me l’a confié un artiste : « Ce qui est drôle à propos de [notre propre] talent est qu’on y est nous-même aveugle. Tu ne peux pas voir ce que c’est quand tu le possèdes… Lorsque tu as du talent et que tu vois les choses d’une manière particulière, tu es souvent surpris  que les autres ne puissent pas le voir ». Persister malgré le doute et le rejet, pour les artistes comme les scientifiques, peut être un chemin solitaire, et peut notamment expliquer pourquoi ils sont susceptibles de souffrir de maladie mentale.

 

 

La créativité est source d'une joie intense

 


   Paradoxe intéressant qui a émergé suite à des conversations avec des sujets sur leurs procédés créatifs : malgré le fait que la majorité d’entre eux souffre de troubles thymiques ou anxieux, ils associent leur don avec un sentiments de joie et d’excitation. « Faire de la bonne recherche est simplement la chose la plus plaisante qui soit» me dit un chercheur. « C’est comme avoir une relation sexuelle grisante, c’est excitant sur tous les points et te fait te sentir surpuissant et entier». Cela fait écho à de nombreux dires de personnages créatifs de l’histoire; par exemple, voilà ce qu’écrivait Tchaïkovsky : « Il serait vain de tenter de mettre des mots sur l’immense sensation de joie qui me touche dès qu’une nouvelle idée vient se réveiller en moi et prendre une nouvelle forme.J’oublie tout et commence à agir comme un fou. Tout en moi devient pulsionnel et je chavire ; à peine ai-je commencé le premier canevas qu’une idée s’enchaîne avec une autre. ».

Un autre de mes sujets, neuroscientifique et inventeur, m’a dit : « Il n’y a pas de plus
grande joie dans la vie que celle d’avoir une idée qui est une bonne idée. Au moment où elle jaillit dans mon cerveau, c’est si satisfaisant et gratifiant… Mon « nucleus accumbens » devient sûrement fou lorsque ça m’arrive » (le nucleus accumbens, au coeur du système de reconnaissance du cerveau, est activé par le plaisir, que ce soit en mangeant de la bonne nourriture, en recevant de l’argent ou en prenant des médicaments euphorisants).

 

L'éclair du génie survient en dehors des phases de travail


    Concernant la façon dont émergent ces idées, pratiquement tous mes sujets ont confirmé que le moment eurêka arrivait souvent lorsque le cerveau était au repos (pendant l’état que nous avons nommé REST), à la suite d’une longue période de préparation et de réflexion. « Une grande partie se passe quand tu fais quelque chose et que tu n’es pas en train de réfléchir à ce que ton cerveau est en train de faire », me dit un artiste de mon étude. « Je suis soit en train de regarder la télévision, soit en train de lire un livre, et puis je fais une connexion… Ça n’a souvent strictement aucun lien avec ce que je suis en train de faire, mais d’une manière ou d’une autre tu vois quelque chose, l’entends, ou le fais, et ça lie les éléments ensemble ».

De nombreux sujets mentionnent que leurs éclairs de génie viennent souvent dans la
douche, en conduisant ou en se livrant à un exercice sportif. L’un d’entre eux m’a décrit une routine plus inhabituelle impliquant une sieste de l’après midi : « C’est dans ces moments là que je fais mon travail. Je trouve que les idées me viennent de manière plus fluide, elles viennent lorsque je m’endors, lorsque je me réveille, elles viennent lorsque je suis dans le bain. Je n’ai pas l’habitude de prendre des bains, mais j’y vais parfois simplement pour réfléchir ».

Les créatifs sont souvent autodidactes.


     Beaucoup de personnes créatives sont autodidactes. Elles aiment étudier les choses par elles-mêmes, au lieu d’apprendre des informations ou un savoir dans un environnement formel structuré. Au sein de la Sillicon Valley, trois génies créatifs ont abandonné leurs études : Bill Gates, Steve Jobs, et Mark Zuckerberg. Steve Jobs, pour plusieurs, est l’archétype de la personnalité créative, popularisé par la devise « think different ». Comme leur pensée est différente, de nombreux sujets expriment souvent l’idée que l’apprentissage standard n’est pas pertinent et peut les distraire de tâches plus importantes, ils préfèrent donc apprendre par eux-mêmes. Nombre de mes sujets avaient appris à lire bien avant de rentrer à l’école, et ont énormément lu au cours de leur vie. Par exemple, dans son article « On Proof and Progress in Mathematics », Bill Thurston écrit : « Mon éducation mathématique était plutôt indépendante et idiosyncratique, ayant des années durant appris les choses par moi-même, développant mes propres modèles mentaux pour savoir comment penser les mathématiques. Cela m’a souvent avantagé car il est ensuite bien plus simple de comprendre les modèles standard partagés par les groupes de mathématiciens ».

 

Les enfants créatifs doivent être encouragés à penser différemment.


  Cette observation a d’importantes implications concernant l’éducation des enfants très créatifs. Ils ont besoin d’être autorisés et même encouragés à penser différemment. (De nombreux sujets m’ont raconté comment ils s’attiraient des problèmes à l’école en corrigeant leurs enseignants, comme lorsqu’un professeur de CE1 expliqua à l’un de mes sujets que la lumière et le son étaient des sortes de vagues qui évoluaient à la même vitesse; il n’apprécia pas de se faire corriger).

   Beaucoup de personnes créatives sont polyvalentes, comme l’étaient les génies historiques Michel-Ange et Léonard de Vinci. George Lucas se vit attribuer non seulement la National Medal of Arts en 2012, mais aussi la National Medal of Technology en 2004. Les intérêts de Lucas incluent l’anthropologie, l’histoire, la sociologie, la neuroscience, la technologie digitale, l’architecture et le design d’intérieur.
Un autre esprit universel, un des scientifiques, décrit son amour pour la littérature : « J’aime les mots, j’aime le rythme et les sonorités d’un mot… [Lorsque j’étais jeune],
j’ai très vite établi une sorte de catalogue shakespearien – des sonnets, soliloques, poèmes par milliers… En entrant à l’université, une multitude de possibilités s’ouvrait à moi.  J’ai en fait pris des cours d’écriture d’invention assez tôt. J’envisageais sérieusement de devenir écrivain, romancier ou poète, vu mon amour pour les mots. [Mais au niveau des] études académiques, la beauté des mots n’a pas tant d’importance que cela. Insatisfait, j’ai pris des cours de biologie, quelques cours de physique quantique. J’ai vraiment adoré la biologie. Ça me semblait être un système complexe malléable, magnifique, important. J’ai donc choisi la biochimie ».

 

Éclectisme des créatifs .



   Les arts et les sciences sont perçus comme deux voies diamétralement opposées et on pousse les étudiants à se spécialiser dans l’un ou dans l’autre. Si nous voulons aider au développement des étudiants créatifs, c’est peut-être une grosse erreur.
Beaucoup de personnes créatives sont persévérantes, même confrontées au scepticisme ou au rejet. Pour définir ce qui fait d’un scientifique une autorité reconnue, l’un d’entre eux m’a dit : « La persévérance… Pour avoir cette liberté de découvrir des choses, il faut être persévérant. La subvention ne t’est pas attribuée, mais le lendemain, tu fais chaque chose comme elle doit être faite, l’une après l’autre. Je prends encore les choses personnellement. Si je ne reçois pas la subvention, j’en suis malade pendant des jours. Mais je finis par m’asseoir, et redemander une subvention ».

 

Déséquilibre entre un trop plein d'idées et un déficit d'organisation.


   Les personnes créatives ont-elles tout simplement plus d’idées, différant ainsi de la norme uniquement de manière quantitative, ou sont-elles aussi qualitativement différentes? Un sujet, neuroscientifique et inventeur, tourna cette question de manière intéressante, la conceptualisant sous la forme de cerfs volants et de ficelles:
« Dans le milieu de la recherche et du développement, on distingue les gens selon deux catégories : les inventeurs et les ingénieurs. Les inventeurs sont les cerfs volants. Ils ont des milliards d’idées à la seconde et proposent d’excellents prototypes. Or un inventeur n’est généralement pas une personne très organisée non plus. Il voit l’image de manière holistique, et remanie des éléments ensemble qui ne fonctionnent jamais réellement. Les ingénieurs sont ensuite les ficelles, les artisans qui séparent les bonnes idées des mauvaises et les rendent pratiques. Ainsi, les uns créent des idées, tandis que les autres les rendent réalisables ». Évidemment, avoir trop d’idées peut être dangereux. Un autre sujet, un scientifique qui se trouve être et cerf volant et ficelle, m’a décrit « une motivation consistant à prendre de très gros risques avec tout son corps et son cerveau, en sachant que l’impact, si le projet fonctionne, peut être incroyablement transformant ». Le si est significatif. Une partie de ce qui vient avec le fait de voir des liens que personne ne voit est que tous ces liens n’existent pas forcément. « Tout le monde a des idées complètement folles que l’on veut réaliser», m’a dit le même sujet. « La créativité, c’est aussi sélectionner les petites idées qui atteignent votre conscience, choisir lesquelles on laissera pousser et lesquelles grandiront dans votre esprit, pour ensuite les traduire sous forme d’actions ».

 

Cette merveilleuse folie qui sauve le monde de sa blafarde conformité!


   Dans "A Beautiful Mind", la biographie du mathématicien John Nash, Sylvia Nasar décrit une visite de l’un de ses collègues mathématiciens reçue par Nash alors qu’il est interné au McLean Hospital. « Comment as-tu pu, toi, un mathématicien, homme dévoué au raisonnement et la vérité logique, croire que des extraterrestres t’envoyaient des messages ?  Comment as-tu pu croire que tu avais été recruté par des aliens d’une autre galaxie dans le but de sauver l’humanité ? » À ceci, Nash répond : « Parce que les idées que j’ai eues à propos des êtres surnaturels me sont apparues de la même manière que me sont venues mes idées mathématiques. Donc je les ai prises au sérieux. »

   Certaines personnes voient des choses que d’autres ne peuvent pas percevoir, et elles ont raison; on les appelle génies créatifs. D'autres voient des choses étranges et elles ont tort; nous les appelons malades mentaux. Et certaines personnes, comme John Nash, sont tout simplement les deux à la fois...

 

Nancy C. Andreasen

 

 

 

28/04/2017

CE QU'IL FAUT SAVOIR

CE QU'IL FAUT SAVOIR
  • L’école Saint Hilaire offre tous les soirs des études surveillées ou dirigées par un enseignant pour travailler les cours du jour (en maths, physique, biologie, langues étrangères etc.)
  • L'école organise la semaine précédant le BAC des stages dans les matières à forts coefficients.
  • Toutes les semaines nos élèves bénéficient de séances wordspal en anglais, en espagnol et en allemand pour acquérir le volume de vocabulaire nécessaire afin d'améliorer leur capacité d'acquisition des langues étrangères.
  • Toutes ces prestations sont incluses dans les frais de scolarité.

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