Précocité intellectuelle, une différence inassimilable

EIP PEDAGOGIE
Les différences innées ou acquises des enfants ou adolescents précoces avec leurs pairs compliquent le développement de l'identité.

     Afin d'être valorisés par le groupe qui érige le conformisme en valeur, les jeunes précoces peuvent dissimuler leurs dons et se créer des identités de remplacement perçues comme socialement plus acceptables. La mise en place de ce masque protecteur exige du jeune précoce qu'il dissimule sa soif d'apprendre, ses centres intérêt, différents de ceux de ses pairs, et son développement moral plus avancé. Si cette identité de façade lui permet en effet d'être accepté par la société, l'enfant précoce peut inversement être effrayé à l'idée d'ôter son masque. Pour grandir et s'accepter tels qu'ils sont, les enfants et adolescents précoces ont besoin de travailler et de se sociabiliser avec des contemporains ayant les mêmes capacités et centres d'intérêt qu'eux. Des poèmes et des pages de journaux intimes rédigés par des jeunes gens très précoces illustrent cet article, qui font la chronique du développement de leur propre identité.'' Je suis arrivé à la conclusion que je diffère beaucoup plus de la plupart des gens que la moyenne; ou, pour le dire plus directement, qu'à bien des égards mes réactions ne sont pas conformes aux schémas habituels ''

 

La précocité, insoluble en société!

 

 Dans les années 1940 et 1950, The Brains Trust était l'une des émissions de radio les plus populaires de Grande Bretagne, dans laquelle un panel constitué d'intellectuels, d'artistes, et d'hommes politiques choisis pour leur dextérité dans le maniement des idées et des mots, répondaient à des questions envoyées par les auditeurs. L'un des invités les plus populaires était le Professeur C. E. M. Joad, universitaire brillant et écrivain doué, capable d'expliquer des théories extrêmement complexes et parfois controversées, dans un langage qui les rendait accessibles et même fascinantes pour les non-spécialistes. Joad répondait de façon extrêmement précise aux questions qui lui étaient posées. Il était en permanence conscient de l'ambiguïté inhérente au langage qui servait à formuler les questions et il avait à cœur de répondre en étant exact et facilement compréhensible. Sa réponse un peu pédante à la plupart des questions : "Tout dépend de ce que vous entendez par" suscitait des éclats de rire ravis et affectueux chez le public du studio, et s'apparentait à la formule fétiche d'un acteur adulé. Peu d'auditeurs comprenaient ce qui motivait cette réponse : le besoin qu'avait Joad de définir les termes de la question aussi bien pour lui-même que pour les auditeurs, de délimiter les zones d'ombre, et d'apporter des éclaircissements sur les aspects de la question sur lesquels il se sentait capable de parler. Pour cet homme affable et érudit, le recadrage prudent et délibéré qui constituait le début de sa réponse était une partie absolument intégrale de la réponse. En dépit de son talent et de sa popularité en tant que communicant, Joad avait du mal à nouer des relations interpersonnelles. Comme le montre la citation précédente, il était en permanence conscient d'être différent de la plupart des gens ainsi que du degré de sa différence. Et cela ne nous étonne pas que ce grand universitaire ait analysé ce degré de différence en des termes presque statistiques ! Cette conscience était liée à la recherche permanente de relations amicales et à la certitude, acquise au fil des ans, qu'il n'arriverait sans doute jamais à en nouer. En effet, quelques années avant sa mort, il confia à un collègue '' Ma vie oscille systématiquement entre deux phases, celle où je cherche à me lier avec les gens de peur d'être trop seul et celle où je cherche à me débarrasser d'eux parce que je sais qu'ils m'ennuient. '' 

 

Des identités multiples

 

     Comme beaucoup d'autres adultes très doués intellectuellement, Joad s'était créé une multitude d'identités professionnelles grâce auxquelles les autres l'acceptaient - celles de l'universitaire, de l'écrivain, du chroniqueur. Il lui était cependant extrêmement difficile de maintenir des relations sociales harmonieuses. Les caractéristiques, attitudes et opinions que les gens acceptaient de la part de Joad l'universitaire étaient un frein aux efforts entrepris pour développer une identité en tant qu'individu privé. Comme il le disait lui-même, '' à bien des égards ses réactions '' [n'étaient] pas conformes aux schémas habituels ''.  Le développement de l'identité est une tâche amorcée dans la petite enfance qui se poursuit tout au long de la vie. Pour beaucoup de gens intellectuellement très doués tels que Cyril Joad, la définition de l'identité est compliquée par des facteurs liés à, ou émanant de, leur différence avec la majorité des gens auxquels ils doivent se lier à l'école et dans leur vie d'adulte. Cet article explore deux problèmes : premièrement, l'idée que ce n'est pas en raison d'un problème qui leur serait propre que les gens intellectuellement doués dissimulent et camouflent leur identité mais parce que les environnements sociaux dans lesquels ils vivent et travaillent ne peuvent, ou ne veulent, souvent leur donner l'espace nécessaire pour être eux-mêmes; deuxièmement, l'idée que les enfants et adultes intellectuellement doués ont besoin d'aide pour définir leur identité dans des contextes où leurs différences innées ou acquises ne sont pas prises en compte.

 

Choisir entre lien social et approfondissement de ses dons, le dilemme .

 

     On note cinq quêtes psychosociales qui influent sur nos vies de l'enfance à l'âge adulte en s'intensifiant à l'adolescence : le développement de l'identité ; celui de l'autonomie ; la quête d'intimité avec la construction de relations basées sur la confiance ; la gestion de sa sexualité en développement ; enfin le besoin de réussir et d'être reconnu pour ses réussites. Ces cinq préoccupations interagissent entre elles, exercent les unes sur les autres une influence considérable, et, pour la majorité des adolescents, sont compatibles entre elles et même complémentaires. Cependant, pour les jeunes précoces, et plus encore pour les très précoces, les quêtes d´identité, d'autonomie et de réussite entrent parfois en conflit avec le besoin d'intimité. Le dilemme du choix forcé auquel est confronté le précoce dont le désir d'exceller dans un domaine sous-estimé par ses pairs est en conflit avec son besoin d'être accepté par le groupe. S'il poursuit sa quête d'excellence et atteint le niveau qu'il sait pouvoir viser, il risque de sacrifier l'intimité qu'il pourrait atteindre avec des pairs parfois déconcertés par, ou même jaloux de, ses capacités. Si la quête de l'intimité passe d'abord, il doit revoir ses notions de réussite, dissimuler, du moins jusqu'à un certain degré, ses centres d'intérêt intellectuels, et se plier à un système de valeurs parfois très différent de son propre développement émotionnel et moral. Ce conflit entre les deux quêtes, normalement complémentaires, d'intimité et de réussite est peut-être le principal dilemme psychosocial des jeunes précoces. Pour le résoudre, de nombreux enfants très précoces se retranchent derrière le masque de la conformité sociale.

 

A la recherche de modèles d'identification

 

   On peut décrire les identifications auxquelles l'enfant se livre au fil des années avec ses parents, ses frères et sœurs, ses enseignants, ses pairs et d'autres personnes encore qui sont autant de références à imiter dans leurs comportements, leurs attitudes et leurs désirs. Tout ce qu'il a à faire consiste à sélectionner, à partir du large éventail d'identités qui lui est présenté, celle qui qui correspond le mieux à sa perception actuelle de qui il est et de ce qu'il pourra devenir. Ce processus de sélection peut comporter une phase d'expérimentation de différents rôles durant laquelle l'enfant adopte toute une série de personnalités différentes dans l'espoir de découvrir sa vraie identité.

 

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Un conformisme mal vécu


    Le développement de l'identité exige donc une période d'expérimentation de différents rôles - qui consiste à sélectionner les aspects d'une personnalité que l'on développera par la suite (d'ordinaire, ceux qui sont jugés acceptables par le groupe des pairs) et à laisser de côté ceux qui sont moins valorisés ou même dénigrés. Malheureusement les modèles auxquels on encourage l'enfant précoce à s'identifier sont le plus souvent des adultes ou des enfants ayant réussi dans une culture qui récompense le conformisme social et idéologique et valorise une médiocrité confortable n'obligeant jamais à se remettre en cause. En fait, ces modèles ont peu de chances d'être eux-mêmes adaptés aux enfants doués intellectuellement. Que se passe-t-il, alors, si l'identité qu'accepte et applaudit le groupe des pairs est une fausse identité avec laquelle l'enfant précoce lui-même se sent mal à l'aise - une identité basée sur des ressemblances de surface mais sans réelle profondeur ? De façon plus importante encore, que se passe-t-il si l'enfant précoce se met à croire que sa vraie identité repose non sur des ressemblance superficielles avec le groupe mais sur des différences - différences que les pairs ont peu de chances de comprendre, de laisser de côté ou de pardonner ?

La précocité intellectuelle s'exprime dès l'enfance


  La perception et le ressenti des individus sur eux-mêmes changent tout au long de leur vie. De tout jeunes enfants peuvent être conscients des impressions positives ou négatives que les gens ont à leur égard et modifieront leurs comportements en s'inspirant de ce qu'ils perçoivent comme des attributs ou des attitudes désirables. Chez l'enfant précoce, la quête d'une identité qui le rende acceptable aux yeux des enfants avec lesquels il doit travailler ou se sociabiliser a des chances d'être présente dès le milieu de l'école élémentaire. La majorité des travaux consacrés au développement de l'identité laisse l'enfance de côté pour s'intéresser à l'adolescence. De nombreux chercheurs postulent qu'avant l'adolescence les enfants ont des facultés de raisonnement abstrait limitées, que leur pensée est articulée autour de l'ici et du maintenant - autour de choses qu'ils peuvent directement observer- plus qu'autour de possibilités et qu'ils auront tendance à moins analyser leurs relations avec autrui ou à réfléchir à la façon dont il serait possible de les améliorer. De très nombreuses études montrent cependant que les enfants précoces commencent à marcher et à parler significativement plus tôt que leurs pairs, progressent plus rapidement à travers les différentes étapes de l'acquisition de la parole et de la mobilité, apprennent à lire plus tôt, préfèrent des livres écrits pour des enfants plus âgés, et recourent à des stratégies de traitement de l'information normalement utilisées par des enfants un peu plus âgés.

 

Développement du raisonnement moral


   On note un développement précoce similaire dans le domaine du socio-affectif. Par exemple, le raisonnement moral avancé des enfants précoce intrigue les chercheurs depuis 70 ans. La sensibilité émotionnelle et la capacité à être en empathie et à éprouver de la compassion est constatée chez des enfants précoces à des âges étonnamment jeunes.

En effet, nombre de comportements, d'attitudes et de besoins caractéristiques de l'adolescence apparaissent dès le milieu ou la fin de l'enfance chez les enfants précoces. Les quêtes psychosociales d'identité, d'autonomie, d'intimité et de réussite peuvent s'intensifier plus tôt chez les enfants précoces que chez les enfants doués de capacités moyennes, et cette intensification peut aggraver le sentiment d'exposition - même d'aliénation - chez le jeune précoce qui a déjà conscience d'être différent.

Prise de conscience de la différence des enfants précoces

 

   A partir de quel âge les enfants précoces prennent-ils conscience qu'ils sont différents de leurs pairs ? Cela dépend bien sûr des individus et une multitude de facteurs entrent en ligne de compte, parmi lesquels la personnalité, le degré de précocité et la réponse apportée par la famille à la différence de l'enfant. Cependant, la majorité des enfants précoces prend conscience de sa différence à des âges étonnamment jeunes. Cela est en partie dû au fait que les différences de développement physiologique qui caractérisent l'enfant précoce apparaissent très tôt, sont immédiatement visibles, et souvent commentées en présence de l'enfant ou dans des situations où il peut entendre ces commentaires. Il est difficile de ne pas remarquer (ou de cacher !) un bambin éveillé qui forme des phrases entières a l'âge d'un an ou qui trottine tout seul à 10 mois. Les membres de sa famille, les amis adultes et même de parfaits inconnus remarquent la précocité verbale et physique du jeune enfant et la commentent. En général, à cette étape, les commentaires sont positifs ou neutres. Personne ne part du principe qu'un bébé qui parle ou marche de bonne heure a été sollicité trop tôt par un parent poule. Cependant lorsque la précocité et l'étonnante maturité du langage s'accompagne d'une précocité de la lecture, la réaction de la communauté peut être très différente. Parmi les enfants précoces, au moins 50% des moyennement précoces (QI entre 130-144) et au moins 80% des très précoces (QI de plus de 145) savent déjà lire quand ils rentrent à l'école.

 

Le malentendu commence très tôt à l'école.

 

    Il n'est pas rare pour les jeunes très précoces d'avoir appris à lire tout seuls avant quatre ans, grâce à la télévision, aux panneaux dans la rue et aux nombreuses autres sources imprimées disponibles gratuitement au sein de la communauté. Les enseignants pensent souvent qu'un enfant qui rentre à l'école en sachant lire a dû apprendre avec ses parents, et beaucoup d'enseignants en veulent aux parents.  A peu près tous les enfants d'une étude qui portait sur 53 enfants australiens avec un QI supérieur à 160  lisaient aussi bien en rentrant à l'école que des enfants de sept, huit ans et plus, mais lorsque leurs professeurs firent une remarque à leurs parents à propos de cet étonnant niveau de lecture, la majorité des commentaires porta non pas sur la qualité de la lecture des enfants mais sur le rôle supposément joué par les parents... Des commentaires tels que '' Ce n'est pas juste de le solliciter comme cela '', '' Laissez-le vivre sa vie d'enfant : il devra bien assez vite grandir '', et '' Cela ne sert à rien de le pousser comme cela; de toute façon les autres le rattraperont '' sont répandus. Il est perturbant de noter que très souvent ces commentaires négatifs ont été émis par les enseignants en présence de l'enfant.

 

Différence entre âge mental et chronologique pour l'EIP

 

      Un autre facteur qui doit être pris en compte dans la reconnaissance par l'enfant précoce de sa différence est l'apparition du comportement normé. A mesure que les enfants passent de la crèche à l'école primaire, ils cessent d'être égocentriques, ce qui est le propre de la petite enfance, et deviennent progressivement conscients de l'opinion, des capacités et des réussites des autres. Ce changement de perspective a davantage à voir avec l'âge mental qu'avec l'âge chronologique; ainsi un enfant précoce âgé de quatre ou cinq ans pourra avoir atteint un stade de comportement normé que ses pairs doués de capacités normales n'atteindront pas avant sept ou huit ans. Même à ce jeune âge, il sera capable de remarquer que les autres enfants de son école maternelle ne savent pas encore lire ou compter, que leur vocabulaire est plus restreint, et que les jeux auxquels ils aiment jouer sont ceux qu'il aimait à peu près un an auparavant. Pour toutes ces raisons, l'enfant précoce aura des chances d'être conscient, dès son jeune âge, de sa différence avec les enfants qui l'entourent.

 

 

Une différence qui n'est pas synonyme de supériorité

 

      Cependant, et contrairement à l'opinion couramment répandue, cette conscience ne génère que rarement un sentiment de vanité ou de supériorité. Au contraire, les enfants précoces auront tendance à se reprocher d'être en décalage avec leurs pairs. 

   L'un des problèmes auxquels les enfants précoces sont souvent confrontés à l'école est le fait d'être à contretemps de leurs pairs en termes de développement. Un enfant précoce de six ans qui rentre à l'école pourra avoir atteint le niveau (normalement atteint entre huit et neuf ans) auquel il aime tout particulièrement les jeux qui présentent des règles complexes. Il joue aux jeux plus simples auxquels aiment jouer les autres enfants de six ans dans la cour, puis il suggère qu'ils jouent à l'un de ceux qu'il affectionne. Les autres enfants refusent. Comment interprète-t-il ce rejet ? Rarement avec le sentiment qu'il vaut mieux que les autres. Il aura davantage tendance à penser '' Ils ne m'aiment pas. '' Et de là il n'y a qu'un pas jusqu'à ' je ne suis pas quelqu'un que l'on peut aimer. ' 

 

Difficulté relationnelle

 

     Plus l' enfant est précoce, plus il aura tendance à avoir des difficultés relationnelles avec les enfants de son âge. On définit les QI compris entre 125 et 155 comme "l'intelligence sociale optimale" et même si les enfants avec de semblables résultats de QI étaient des individus équilibrés, sûrs d'eux, et ouverts, capables de gagner la confiance et l'amitié de leurs pairs, au-delà de 160 de QI, la différence entre l'enfant exceptionnellement précoce et ses contemporains est si importante qu'elle conduit à des problèmes spécifiques de développement corrélés à l'isolation sociale.  Ces difficultés sont particulièrement marquées entre quatre et neuf ans. Cependant,  l'isolation sociale vécue par ces enfants n'est pas la même que l'isolation clinique d'enfants atteints au plan émotionnel. Elle ne trouve pas sa source dans la précocité de l'enfant elle-même mais est liée à l'absence d'un groupe de pairs approprié avec lequel l'enfant peut développer des contacts. Une autre conséquence potentielle de cet isolement est le coût émotionnel payé par le précoce qui, pour être accepté de ses pairs, est obligé de mettre en danger aussi bien la définition de son identité que le développement de son potentiel scolaire...

 

Une scolarité source de frustration

 

   Plus de 80% des enfants avec un QI supérieur à 160 étudiés rapportent que l'intense isolement social dont ils font l'expérience dans le cadre de la salle de cours et le contrôle constant de leur comportement dans un effort de se conformer aux attentes sociales et culturelles du groupe, associé à un programme scolaire monolithique et répétitif, débouche sur une extrême frustration intellectuelle et émotionnelle qui est appelée à durer. Dans son remarquable poème, Anna, huit ans, décrit la rage, la douleur et la confusion de l'enfant précoce confronté au délitement de son identité - '' le sentiment du soi incohérent, disjoint, incomplet '' habituellement plus propre à l'adolescent qui n'a pas encore résolu sa crise identitaire.

 

 

 (poème écrit à l'age de 8 ans...)

 

La frustration est là, de chaque côté que je regarde

M'étreignant, comme un bijou de prix.

Elle monte en moi comme un ballon gonflable

Qui attendrait juste d'exploser

Elle ronge mon esprit

Mâche chaque particule de ma pensée.

Elle empêche mon cerveau de se concentrer,

Semblable à une piqûre de moustique qui démange.

Elle m'aspire vers le bas dans un tourbillon

Déchaîné de colère.

Je suis perdue,

Mes pensées ressemblent à des dés dans une tasse.

Elles fusent, vertigineuses, dans ma tête

Comme en proie à la transe

Elle me presse de tous côtés avec férocité.

Résister à cette force horrible a pour seul résultat de me faire souffrir.

Quand je suis dans cet état d'hypnose

La pression me submerge comme une couverture épaisse.

Je deviens sa loyale servante

Un seul de ses vœux et j'obéis

Et mon corps est mou et sans vie.

(traduit de l'anglais par Clémence Pillot, professeure à l'École Saint Hilaire)

 

L'acceptation de sa différence

 

   Elizabeth, une jeune fille extrêmement douée, écrivit cette poignante auto-analyse quelques jours avant son seizième anniversaire, quand elle eut finalement accepté, après de nombreuses années passées à lutter contre sa différence, qu'elle n'atteindrait jamais la normalité à laquelle elle aspirait.'' Je suis différente et j'en suis consciente mais bien qu'elle nous assure du contraire, cette société est très conformiste et il m'est très difficile d'abandonner tout espoir d'être '' normale '' - cet idéal sans définition mais qui est ce que je ne suis pas. Les gens disent que je devrais être fière de ce que j'ai accompli, mais pour moi il ne s'agit pas de ce que j'ai accompli ; il s'agit de qui je suis ... J'apprends de la même façon que j'ai toujours appris depuis que je suis née et j'ai vainement essayé, à maintes reprises, et non sans douleur, de perdre cette habitude. Si c'est cette capacité qu'ils louent, alors ce sont mes gènes qu'ils devraient louer, car c'est seulement aujourd'hui que je me rends compte qu'elle est désirable, et non un fardeau placée sur mes épaules en échange de quelque récompense future ... L'argument du philosophe est qu'il faut avoir connu une douleur profonde pour reconnaître un bonheur profond mais je préfère m'accrocher à l'espoir qu'un jour une personne comme moi grandira sans ce léger sentiment de culpabilité, et sans rêver d'être quelque chose de moins bien et en même temps de plus '' normal '' qu'elle-même. ''

 

 

 

La trompeuse quête de normalité


  Parfois le besoin d'échapper à ces formes de perplexité, de frustration et de solitude devient une force irrésistible. Si l'enfant précoce croit que certains des éléments centraux de sa personnalité ne sont pas acceptables aux yeux de ses pairs, il investira beaucoup de temps et d'énergie à déterminer quels sont les comportements, attitudes et centres d'intérêt acceptables et à les adopter comme une protection.

 

 

Élaborer un masque  pour cacher sa précocité


  Les enfants précoces se rendent compte très tôt de la façon dont les gens changent de comportement à leur égard à mesure que leur différence devient manifeste. En conséquence, l'enfant précoce essaie de manipuler les informations dont les autres disposent à son sujet en modulant avec beaucoup de talent son comportement et ses actes afin que ceux-ci soient conformes aux normes sociales et éducatives de sa classe d'âge. Afin de ne pas être rejetés par leurs pairs, les enfants très précoces peuvent devenir maîtres dans l'art de la dissimulation, en cachant et en protégeant leur identité en devenir derrière une façade plus acceptable. Cette capacité à se fondre dans le groupe peut avoir un impact profond à la fois sur les résultats scolaires du jeune enfant et sur son comportement social. Par exemple, la majorité des enfants précoces rentrent a l'école avec une maîtrise de la lecture et un niveau de compréhension dignes d'enfants de plusieurs années leurs aînés mais si l'enseignant ne reconnaît pas cette précocité et ne réagit pas en conséquence, le jeune enfant précoce pourra arrêter de lire ou délibérément abaisser le nombre de ses lectures ou son niveau compréhension, et ce au bout de quelques semaines seulement. Plus de 70% des lecteurs précoces étudiés avec un QI supérieur à 160 ont régressé dans les activités de lecture en classe ou simplement complètement arrête de lire pendant les quatre premières semaines d'école. De façon intéressante, ils continuaient de lire à la maison avec autant de facilité qu'auparavant. Les changements survenus dans leurs capacités de lecture en classe était une réponse au besoin impérieux d'avoir un comportement conforme à celui de leurs pairs.

 

Une obsession : se fondre dans le décor!


   L'enfant précoce qui a appris à dissimuler ses vraies potentialités dans les premières années de son existence pourra, comme il passe de classe en classe, se retrancher toujours plus loin derrière un écran de dissimulation. Le processus qui consiste à '' se fondre dans le décor ''  implique l'adoption, du moins en public, des comportements mais aussi des valeurs et des attitudes du groupe duquel il souhaite faire partie.

 

La négation de la précocité, une constante chez beaucoup d'EIP!


    Les adolescents précoces de 13 ou 14 ans une tendance à pendre leurs distances avec des activités qui les signaleraient comme précoces, tout en cherchant à développer d'autres '' identités '' dans des domaines jugés plus acceptables d'un point de vue social comme la musique, les débats, la photographie ou l'athlétisme.

 

Une stratégie d'évitement qui nuit à la réalisation personnelle des enfants précoces


   Les adolescents ou adultes très précoces qui passent une bonne partie de leur vie à dissimuler leurs vraies potentialités et centres d'intérêt derrière un masque protecteur risquent de ne plus être en phase avec leurs croyances et sentiments profonds. Se rendre compte, à l'âge adulte, qu'on a vigoureusement nié sa précocité dans sa jeunesse peut être cathartique, mais apprendre à se redéfinir soi-même comme un individu précoce peut être une expérience salutaire. Ce processus de redéfinition peut être initié par la rencontre avec d'autres individus précoces auxquels il est possible de s'identifier.

 

Dissimuler leurs capacités, un jeu dans lequel les précoces sont experts!


  Un jeune homme extrêmement talentueux d'une trentaine d'années, a lu un livre sur la précocité et a écrit à l'auteur pour lui dire combien il se sentait proche des enfants décrits dans son ouvrage. '' C'était un sentiment un peu étrange et réconfortant, comme d'avoir un lieu de prédilection bien défini quand on est enfant, ou de rentrer chez soi après une longue absence, ou de trouver la pièce manquante d'un puzzle '' .

Ce jeune homme avait adopté à l'adolescence des techniques lui permettant de dissimuler ses extraordinaires capacités intellectuelles et développant une identité de remplacement en s'imposant comme la star du lycée en sport et en athlétisme. Comme de nombreux jeunes gens très précoces, il avait très tôt eu conscience d'être différent de ses amis, et avait au départ trouvé cela difficile à comprendre.

 

Le perpétuel double jeu


 '' Au départ j'ai pensé que j'étais un peu bizarre, mais quand je m'en tenais aux choses que tous les autres faisaient et dont ils parlaient, je n'avais pas de mal à être normal, et j'avais à cœur d'être accepté. En fait, j'étais tellement bon au jeu de la '' normalité '' que je commençais à me demander qui j'étais réellement. Il se trouve que j'étais bon en sport et cela m'a plutôt porté chance tout au long de ma scolarité ... Au lycée je réalisais que même si on m'ennuyait parce que j'étais l'enfant intello, ce n'était pas intolérable non plus. Mes activités sportives semblaient arranger les choses et m'ont beaucoup aidé à faire accepter mes résultats scolaires à la masse des lycéens. Tant qu'elle restait pour ainsi dire au second plan, et tant que je restais un athlète performant, ma réussite scolaire ne posait pas de problème. Je me souviens avoir pensé que j'étais bon en sport parce que je réfléchissais sérieusement à la meilleure façon de faire les choses. Il me semblait plutôt ironique que ce soit en fin de compte toujours mon intelligence qui me rende crédible, bien que de manière indirecte ''.

L'intensité de l'enfant à Haut Potentiel

 

 Le fait d'être doué en sport aida les autres à pardonner à Philippe le fait qu'il était intellectuellement précoce - tant qu'il acceptait de laisser ses prouesses intellectuelles au second plan. On attendait de lui qu'il manifeste sa passion pour le sport mais il devait dissimuler son amour bien plus profond du savoir.

'' L'une des principales caractéristiques du précoce est son intensité, et un champ d'expérience subjective élargi. L'intensité, en particulier, doit être comprise comme une caractéristique qualitativement distincte. Il ne s'agit pas de degré mais d'une qualité d'expérience différente: vivante, prenante, pénétrante, englobante, complexe, impérieuse - une façon de ressentir toutes les vibrations de la vie. Les enfants précoces n'ont pas de notion du temps et ils peuvent travailler le jour et la nuit, sans tenir compte de leur santé, lorsqu'ils s'investissent dans un travail!

 

Quête du défi et précocité intellectuelle


   L'intensité du ressenti caractérise souvent les précoces et se manifeste à travers leur passion pour l'apprentissage. Dante appelait ceci '' l'esprit amoureux ''. Le besoin de défis intellectuels; le désir ardent d'acquérir de nouvelles connaissances; l'envie de retrouver, après en avoir fait une première fois l'expérience, l'extase presque sensuelle d'un travail accompli;  la joie de la discussion intellectuelle et de la rencontre avec des esprits aussi brillants; la fascination pour les nuances du langage; l'engagement passionné dans l'acquisition du savoir pour l'amour du savoir; et le désir et le besoin de stimulation intellectuelle, peuvent tous submerger le précoce. Et ce sont ce désir et cette passion que l'enfant intellectuellement précoce doit nier quand il nie sa précocité pour obtenir une normalité d'eunuque!

Oscar Wilde, dont les talents de dramaturge ont été beaucoup applaudis, mais néanmoins ostracisé en raison de son homosexualité, part entière de son identité, appelait l'amour homosexuel '' l'amour qui n'ose pas dire son nom ''. L'amour de l'apprentissage est-il, pour l'enfant précoce  devenu, '' l'amour qui n'ose pas dire son nom '' ?

L'acceptation de soi-même et de son talent est un processus qui demande beaucoup de courage à l'EIP.


 Les phases d'intense développement émotionnel peuvent entraîner des changements intérieurs si soudains qu'ils créent parfois des moments de déséquilibre et d'aliénation. Le sujet ne se sent pas en phase avec son environnement comme s'il était soudainement devenu étranger à ce qui était jusqu'alors familier. Les sentiments d'irréalité sont le résultat naturel d'une grande intensité émotionnelle et du sentiment de la '' différence ''.

 

Haut Potentiel : accepter sa différence

 

  Alexa, une jeune écossaise très précoce de 13 ans, a écrit le poème suivant alors qu'elle traversait une période de doute profond. Depuis l'âge de 7 ou 8 ans, son remarquable talent pour la poésie avait suscité tellement d'hostilité et de ressentiment chez ses camarades de classe qu'elle s'était retranchée derrière le masque prudemment élaboré d'une petite fille plutôt immature et puérile, douée d'un unique talent un peu effrayant. En fin de compte pourtant elle ne put faire taire les interrogations de ses voix intérieures et se retrouva face à un dilemme : devait-elle accepter le défi posé par son moi intérieur de grandir, malheureuse, jusqu'à se réaliser comme poète et individu, ou devait-elle se retrancher toujours plus avant derrière le masque de la '' petite chose idiote '' dont personne ne pouvait attendre grand chose. Quelque part consciente que son dilemme faisait partie de son développement, la futée Alexa intitula son poème '' Adolescence ''; en être consciente ne la soulagea cependant pas de la douleur et du doute auxquels elle était en proie.


Était-ce un moment ou mille années

Qui se sont écoulées depuis le temps où j'étais encore une enfant, libre?

Aucune émotion nouvelle, aucune peur embarrassée

Ne perturbait ma simplicité tranquille.

Peut-être mon enfance elle-même devenait

Un rempart, de la douleur me protégeant.

Des désirs à demi-formés, de nouvelles idées que je ne pouvais nommer

S'agitèrent, cherchant à vivre, et aussitôt mourant.

Mais désormais sans défense, faisant face à la maturité,

Je me tenais, pour part esseulée, pour part effrayée, perdue.

Ces sentiments qu'autrefois comprendre je pensais,

Ont changé, sont devenus confus, obscurs

Désormais, depuis le rivage longtemps espéré de la maturité,

Je me fais toute petite et prie pouvoir être à nouveau une enfant.

(traduit de l'anglais par Clémence Pillot, professeure à l'École Saint Hilaire)

 

Déséquilibre, sentiment d'aliénation et précocité intellectuelle

 

  Le poème d'Alexa illustre ses sentiments de '' déséquilibre et d'aliénation ''. Alors qu'elle avait autrefois accepté la '' nécessité '' d'un masque protecteur, elle la remettait désormais en cause en raison du développement, à l'adolescence, des quêtes d'identité, d'autonomie et de réussite; ses sentiments à propos de son auto-dissimulation '' ont changé, sont devenus confus, obscurs. '' Bien que le poème se termine sur une note de doute et de retraite apparente, Alexa a réussi à vaincre ses peurs et à amorcer le processus d'acceptation de soi. Son placement dans un programme pour élèves précoces regroupés par niveaux de compétences lui a permis de rencontrer d'autres jeunes filles précoces auxquelles elle a pu s'identifier. '' Dans un sens très littéral, je suis ma poésie '', disait-elle, '' et si je montre uniquement ma poésie et non le "Moi" qui est derrière, alors je nie ma poésie en même temps que moi-même. ''

Précocité : développement moral et quête d'identité 


     Le raisonnement moral très développé des élèves précoces intrigue les chercheurs depuis des années. Dans le cadre d'études sur des enfants avec un QI supérieur à 135  l'enfant moyen de 9 ans testé sur sa '' fiabilité '' et sur sa '' stabilité morale '' obtient des résultats qui sont habituellement ceux d'enfants de 14 ans. Des études sur des enfants doués d'un QI supérieur à 180,  démontrent la passion de ces derniers pour les problèmes éthiques et moraux et un grand intérêt, illustrant une maturité inhabituelle, pour les questions relatives aux origines, au destin et à la relation de l'homme à Dieu.

 

Conflit émotionnel difficilement gérable par l'EIP

 

  Les enfants intellectuellement précoces passent par les différentes phases du développement moral à des âges significativement plus jeunes que la moyenne. Des études menées avec des enfants très précoces ont fait état d'élèves du primaire ayant atteint des niveaux post-conventionnels atteints par seulement 10% des adultes. Cela peut créer un conflit émotionnel grave chez l'enfant précoce qui doit tous les jours interagir avec d'autres enfants ayant seulement atteint les seuils de leur âge et qui sont souvent dans l'incapacité d'évaluer ou même de comprendre les problèmes qui préoccupent les élèves précoces. Les trois cas suivants, tirés de la recherche de l'auteur sur le développement psychosocial des enfants très précoces, illustrent les difficultés auxquelles les enfants précoces sont parfois confrontés alors que leur quête d'identité est rendue plus compliquée par les décalages entre leurs camarades et eux en termes de développement moral

 

Le goût de la justice de l'enfant précoce

 

  La classe de CM1 de Léon était terrorisée par Michael, un colosse violent au comportement tout à fait incontrôlable. Leur enseignante passait la plus claire partie de son temps à essayer de calmer Michael, et cela ne laissait que peu de place pour l'enseignement et l'apprentissage. De plus, Michael était extrêmement agressif et violent envers les enfants plus jeunes dans la cour de recréation. Les rencontres à répétition du principal avec les parents des plus jeunes ne semblaient pas changer les choses.

  Léon était extrêmement soucieux de la situationet décida que, puisque les autres tentatives avaient échoué, il appartenait aux élèves eux-mêmes d'avertir le principal de la gravité de la situation. Il envoya une pétition au principal - une lettre polie mais directe dans laquelle il décrivait la situation dans la classe et expliquait que leur prof avait besoin d'aide pour contrôler Michael parce que les élèves de sa classe n'apprenaient presque rien et que les plus jeunes enfants étaient en danger étant donnée l'incontrôlable violence de Michael. Tous les enfants dans la classe de Léon (à l'exception de Michael bien sûr !) signèrent la pétition et plus de 130 enfants dans toute l'école y apposèrent leur signature.

La réaction du principal lorsqu'il reçut la pétition fut de rassembler toute l'école et de déverser publiquement sa colère sur Léon. Il accusa Léon de vouloir subvertir son autorité et de '' manipuler '' les autres élèves pour qu'ils signent une lettre '' infondée et nocive. '' Aucune réponse ne fut apportée au problème de fond posé par la lettre; l'auteur fut '' exécuté '' en public...

 

Une lucidité mal interprétée

 

 Léon était dévasté. De façon tout à fait ironique, c'est lui qui avait constamment calmé les autres garçons quand ceux-ci étaient en colère contre Michael. Ils avaient voulu se liguer contre le tyran et lui donner une bonne leçon mais Léon avait fait valoir que répondre à la violence par la violence ne résoudrait rien et qu'il fallait trouver une réponse administrative au problème de comportement déjà ancien de Michael si l'on voulait trouver une réponse durable. Il avait essayé d'adopter une approche juste et démocratique en montrant au principal combien les élèves étaient inquiets et, tout au contraire, le principal l'avait accusé d'être déviant et manipulateur.

'' Le principal outrepasse ses pouvoirs exactement de la même façon que Michael, '' avait dit Léon désespéré. '' Comment la société peut-elle marcher si les gens à qui on confie le pouvoir en abusent ? ''

A l'époque de l'incident, Léon avait neuf ans...

La dissimulation pour armure

 

   Emma, en classe de cinquième, avait été vivement émue par une émission télévisée sur le combat que menaient les Tchécoslovaques contre l'URSS, pour la liberté. Elle resta éveillée une partie de la nuit et le lendemain matin, se mit à décrire, de façon hésitante, à quelques-unes des filles de sa classe, la douleur et la confusion des Tchécoslovaques. Les autres filles la dévisagèrent, levèrent les yeux au ciel, et s'éloignèrent ostensiblement.

Emma se rendit compte de son erreur et le lendemain  engagea avec les filles une discussion animée sur les vêtements et le maquillage. Elles acceptèrent de lui reparler et furent soulagées. Elle arborait le bon masque !

Darren, âgé de 10 ans, était élève dans une école du centre-ville connue pour des incidents dans sa cour de recréation, son absentéisme et ses mauvais résultats. Afin de continuer à faire partie du groupe de ses pairs, Darren dut dissimuler son très grand potentiel scolaire, son amour de la lecture, et son développement moral particulièrement avancé. Il était excellent acteur et ni ses enseignants ni ses amis n'eurent idée de la vivacité d'esprit et de la compassion qu'il masquait derrière une façade de robustesse mais il vécut dans un perpétuel état de siège, persuadé que la moindre faille dans son armure pourrait révéler qui était le '' vrai '' Darren et l'exposer au mépris et au rejet.

 

L'EIP, un  justicier secret


    Un matin, il arriva dans la cour de recréation et trouva son '' gang '' en train de torturer un chien estropié qui s'était aventuré dans la cour. La vue de ce spectacle rendit Darren malade. Et il y avait de surcroît plusieurs enfants de cinq et six ans qui les entouraient et regardaient les plus âgés et le chien et Darren était très conscient du fait que ces plus petits prenaient exemple sur les meneurs de la cour de recréation et cherchaient à reproduire leurs comportements.

Comme à de nombreuses reprises auparavant, Darren était dans une impasse. S'il faisait état de son dégoût et disait à ses copains de laisser le chien tranquille, ces derniers se moqueraient de lui et il perdrait la face. S'il suggérait que leur attitude donnait un mauvais exemple aux plus petits facilement impressionnables, ils riraient de lui d'un air méprisant; et de fait ils trouveraient son attitude tout à fait incompréhensible. Donc, comme souvent auparavant, il utilisa ses ressources intellectuelles pour trouver une parade : il courut vers ses copains en criant que l'enseignant qui surveillait la cour était sur le point d'arriver. Ses copains laissèrent le chien, et les plus jeunes s'éloignèrent; il n'y avait plus rien à voir.

 

 

L' équilibre précaire de l'enfant précoce


   Cependant, en discutant de cet incident, Darren se confia à propos de ce dilemme avec franchise et désespoir. Il le compara au fait d'essayer de tenir sur le dos d'un tigre. Sa position était très précaire mais descendre aurait été courir le risque d'un désastre. '' Plus longtemps je les berne et plus ils m'en voudront quand ils le découvriront '', dit-il, '' mais il faut bien avoir des copains et il n'y a personne ici qui me ressemble un tant soit peu donc ils sont tout ce que j'ai. Mais je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir continuer comme ça. ''

'' J'en arrive au point où je commence à ne plus m'aimer, '' dit-il doucement. '' Je ne me sens pas vraiment à l'aise pour mentir et c'est ce que je dois faire en permanence. Je me raconte même des mensonges sur ma personne. Je vais finir par ne plus savoir qui je suis vraiment. ''


Un jugement moral trop avancé pour les pairs

 

  Léon, Emma et Darren ont atteint des niveaux de jugement moral bien plus avancés que ceux des enfants de leur âge et chacun fait face à ce dilemme, et au problème corolaire de l'identité, à sa propre façon. Léon a essayé de '' montrer son vrai visage ''. Emma s'est autorisée à tomber le masque, mais a été suffisamment rapide et intelligente pour le remettre avant d'être rejetée par son groupe d'amies. Darren, à seulement 10 ans, s'est retrouvé impliqué dans un tel schéma de tromperie sociale qu'il a craint d'être en train de perdre le sens de sa propre identité.

Léon, Emma et Darren ont adopté des identités de remplacement pour minimiser le risque d'être rejetés par les autres enfants et socialement isolés. Pourtant, non sans ironie, le masque peut parfois dissimuler celui qui le porte à lui-même. Si l'on n'aide pas l'enfant précoce à cheminer vers l'acceptation de lui-même, le sens de dépersonnalisation que Darren a décrit de façon si poignante - le sentiment d'être seul au dessus du vide, même plus en harmonie avec lui-même - peut se poursuivre jusqu'à l'âge adulte.

 

La diffusion de l'identité lorsque l'enfant précoce devient  adulte.

 

  La définition d'une identité personnelle stable et le fait d'atteindre l'intimité sont deux des principales tâches de l'adolescence. Un des aspects de la définition de l'identité consiste à trouver un créneau qui nous corresponde dans la société ou dans la communauté. Il est tout aussi important d´apprécier de façon réaliste ses propres forces et objectifs.

  Les jeunes gens très précoces qui, à cause de la méfiance ou de l'hostilité de la société, n'ont pas réussi à créer des relations intimes chaleureuses et précieuses pendant leur jeunesse ont parfois du mal à développer des relations interpersonnelles saines à l'âge adulte. Certains pourront choisir d'adopter le rôle du marginal, trouvant, en fin de compte, un certain réconfort dans l'absence de liens personnels. Albert Einstein, dans un traité philosophique, écrivit '' Je vis dans cette forme de solitude qui est douloureuse quand on est jeune, mais délicieuse quand on est mature. '' Plus tard, il exposa son détachement par rapport à la société.

 

Un besoin de solitude sans faille


'' Ma passion pour la justice et la responsabilité sociales a toujours été en désaccord avec mon détachement affirmé vis-à-vis du contact avec d'autres humains et communautés humaines. Je '' fais les choses à ma façon '' et n'ai jamais appartenu ni à mon pays, ni à ma maison, ni à mes amis, ni même à ma famille proche, de tout mon cœur ; devant tous ces liens, j'ai toujours conservé un détachement obstiné, un besoin de solitude - sentiment qui va croissant avec les années. Bien que je les regrette, je suis très conscient des limites de la compréhension mutuelle et de la sympathie envers ses prochains. Une personne telle que je la décris est sans doute moins sympathique et légère; inversement elle est tout à fait indépendante des opinions, habitudes et jugements de ses prochains et évite la tentation de se prononcer à partir de fondements aussi instables."

    Einstein écrivait avec le recul sur soi-même que l'on acquiert avec la maturité. Peu de jeunes gens peuvent avoir un regard si indifférent ou même si positif sur l'isolement loin de tout compagnonnage social - et, de fait, Einstein lui-même reconnaissait que cette solitude était '' douloureuse quand on est jeune ''. La dissimulation, le masque et le fondu dans le cadre qui sont si courants chez les jeunes précoces, sont des stratégies destinées à échapper à la solitude et à augmenter les chances d'être accepté socialement.

 

L'enfant précoce se vit comme un passager clandestin


   George Bernard Shaw, qui souffrit d'un grave isolement social dans sa jeunesse, essaya de s'échapper partiellement en se plongeant dans la grande littérature du passé. Shaw a parlé de sa quête d'identité et d'intimité comme :

'' étant compliqué par une étrangeté plus profonde qui a fait de moi toute ma vie un passager de cette planète plutôt qu'un natif. Que je sois fou ou un peu trop sain d'esprit, mon royaume n'appartenait pas à ce monde; je ne me sentais chez moi que dans le domaine de l'imagination et à l'aise seulement avec les illustres défunts ... C'est pourquoi je devais devenir un acteur et me créer une personnalité fantastique appropriée pour les échanges avec les hommes et adaptable aux différentes partitions que je devais jouer en tant qu'auteur, journaliste, orateur; homme politique, membre de comité, homme du monde, et ainsi de suite ''

Un outsider né


    Bernard Shaw, le dramaturge avec une étourdissante série de masques derrière laquelle il dissimulait l'absence de tout sentiment réel de son identité, et Einstein, se soustrayant doucement mais fermement aux obligations de l'intimité sociale, représentent deux extrêmes en termes de diffusion de l'identité. Pourtant ils illustrent ce qui peut arriver aux individus très précoces qui n'ont pas réussi, dans leur jeunesse, à établir un sens de leur identité et un sentiment d'appartenance. Il peut en arriver à croire, comme Cyril Joad, que les différences entre lui et les personnes avec qui il doit échanger, sont beaucoup plus grandes que les différences entre eux, qu'il n'y a que peu d'espoir de rencontrer quelqu'un qui partage les mêmes vues, convictions, ou centres d'intérêt. Ce n'est pas surprenant qu'il en vienne à se considérer comme en dehors de, plutôt que partie de, la communauté au sens large.

 

 Une scolarité nécessairement adaptée aux enfants précoces

 

     Elizabeth est, à 18 ans, une étudiante de troisième année à la fac, ayant sauté de nombreuses étapes à l'école élémentaire et au lycée. Elle affirme qu'elle aurait grandi de façon très différente si on l'avait gardée à l'intérieur du groupe classe sans possibilité de rencontrer des pairs intellectuels, ce qui l'aurait amenée à se retrancher et à imiter les interactions sociales plutôt qu'à y prendre part.


'' Je pense que je ne serais plus moi-même si j'avais encore autant d'années d'études devant moi que derrière ... Je crois que mon esprit serait demeuré intact mais avec seulement un tout petit canal étroit par lequel j'aurais pu communiquer mes pensées au monde extérieur. Je construisais une véritable forteresse autour de moi et je pense qu'elle se serait étendue toujours plus loin, m'éloignant toujours plus du reste du monde, le rendant de plus en plus semblable a une scène que j'observerais alors que j'essaierais de faire ma vie toute seule dans ce château ... ''*

 

De fins analystes de la comédie sociale


 Elizabeth est certaine que si on ne lui avait pas permis de progresser plus rapidement, elle se serait retirée dans un endroit secret à l'intérieur d'elle-même, se contentant d'observer la comédie de la vie, se jouant comme sur une scène, mais sans y jouer de vrai rôle. De façon ironique, Joad, Shaw et Einstein, les trois jeunes adultes extrêmement doués dont nous avons précédemment évoqué les difficultés à établir des relations personnelles, communiquaient pour l'essentiel soit depuis une scène soit à travers un média qui n'exigeait pas qu'ils soient physiquement présents aux côtés de leur public. Shaw a reconnu avoir mis beaucoup de ses philosophies personnelles et sociales les plus profondes dans la bouche des personnages de ses pièces. C'est à travers ses livres et ses articles qu'Einstein communiquait ses idées de la façon la plus puissante. Joad était à son meilleur dans la sécurité impersonnelle du média radio; dans les années 1940, avant l'arrivée de la télévision de masse, peu de gens parmi les millions d'auditeurs qui écoutaient The Brains Trust chaque semaine l'auraient reconnu s'ils l'avaient croisé dans la rue. Les personnalités publiques de ces trois hommes brillants devinrent les masques derrière lesquels ils cachaient l'absence d'identité personnelle et leurs relations interpersonnelles très instables.

 

Apprendre à s'aimer

 

   La capacité d'aimer les autres ne peut se développer pleinement tant que l'on n'a pas appris à s'aimer soi-même. Elle indique que le processus comporte plusieurs étapes: conscience de soi, découverte d'esprits semblables, sentiment d'être compris et accepté par les autres, acceptation de soi, reconnaissance des différences des autres et, finalement, développement de la compréhension, de l'acceptation et de l'appréciation des autres. Ainsi, la capacité à développer des amitiés fortes et durables ne peut être développée chez l'individu précoce tant que celui-ci n'a pas fait l'expérience, réjouissante et apaisante, d'être reconnu et accepté par des '' esprits semblables '' - des gens avec des capacités, des valeurs et des centres d'intérêt semblables.

L'acceptation de soi - l'acceptation de son moi - est une étape essentielle de la formation de l'identité et du développement de relations interpersonnelles saines. Cyril Joad n'a jamais atteint ce stade. Grâce des interventions efficaces, Anna, Alex et Elizabeth l'atteindront un jour.

  Alors, n'est-il pas en notre pouvoir et de notre responsabilité en tant qu'éducateurs et membres de la communauté des enseignants, d'aider nos élèves précoces à rechercher et accepter, avec amour, '' le moi derrière le masque ''?





 

15/04/2017

CE QU'IL FAUT SAVOIR

CE QU'IL FAUT SAVOIR
  • L’école Saint Hilaire offre tous les soirs des études surveillées ou dirigées par un enseignant pour travailler les cours du jour (en maths, physique, biologie, langues étrangères etc.)
  • L'école organise la semaine précédant le BAC des stages dans les matières à forts coefficients.
  • Toutes les semaines nos élèves bénéficient de séances wordspal en anglais, en espagnol et en allemand pour acquérir le volume de vocabulaire nécessaire afin d'améliorer leur capacité d'acquisition des langues étrangères.
  • Toutes ces prestations sont incluses dans les frais de scolarité.

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